Le cœur bat. C’est tout ce qu’on lui demande. Sauf que parfois, il se met à battre trop vite, trop lentement, ou n’importe comment. Et la plupart des gens qui vivent avec ce dérèglement ne le savent pas.
Le plus dérangeant, c’est que le premier signe visible de la maladie n’est parfois même pas un symptôme cardiaque. C’est un accident vasculaire cérébral.
Ce trouble a un nom. Il porte même plusieurs noms selon la forme qu’il prend. Et il touche déjà des centaines de milliers de Français sans qu’ils en aient conscience.
Avant d’aller plus loin, un point s’impose sur ce qui se passe vraiment dans la poitrine quand un cœur “perd le tempo”.

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Quand le chef d’orchestre électrique se dérègle
Le cœur, ce n’est pas juste un muscle qui se contracte. C’est surtout un système électrique très précis.
Un signal part d’une petite zone appelée nœud sinusal, située dans l’oreillette droite. Ce signal dit aux oreillettes (les cavités du haut) de se contracter. Puis il descend vers un relais, le nœud auriculo-ventriculaire, qui transmet l’ordre aux ventricules (les cavités du bas). Résultat : le sang est envoyé vers les poumons et vers le reste du corps, entre 60 et 100 fois par minute au repos.
Quand ce système électrique se dérègle, on parle d’arythmie. Le cœur peut alors :
- Battre trop vite, c’est la tachycardie ;
- Battre trop lentement, c’est la bradycardie ;
- Battre n’importe comment, c’est la fibrillation.
Le mot fibrillation mérite une explication. Les fibres musculaires du cœur ne se contractent plus ensemble, elles tremblent de façon désordonnée. L’oreillette ne pompe plus correctement. Elle frémit.
Ce qui se passe ensuite explique pourquoi cette maladie est aussi sournoise.
Des symptômes que beaucoup confondent avec autre chose
Certaines personnes sentent leur cœur s’emballer dans la poitrine. D’autres ne sentent rien du tout.
Les signes classiques, quand ils existent :
- Des palpitations (battements rapides, forts ou irréguliers dans la poitrine) ;
- Un essoufflement, même au repos ou pour un effort léger ;
- Des vertiges, une sensation de tête qui tourne ;
- Une fatigue inhabituelle et qui dure ;
- Une douleur ou une gêne dans la poitrine ;
- Des malaises ou des évanouissements (dans les formes graves).
Le problème : ces signes ressemblent à ceux du stress, de l’anxiété ou d’une simple fatigue. Beaucoup de gens les mettent sur le compte d’une mauvaise nuit ou d’une période difficile au travail.
Encore plus perturbant, certaines arythmies sont totalement silencieuses. On les découvre par hasard, pendant un électrocardiogramme fait pour une autre raison.
Parmi toutes les formes possibles, une en particulier pose un problème de santé publique majeur.
La fibrillation auriculaire, le trouble le plus fréquent et le plus traître
La fibrillation auriculaire (aussi appelée fibrillation atriale) est le trouble du rythme cardiaque le plus courant. Plus de 750 000 personnes seraient concernées en France.
Près de 70 % des patients ont plus de 75 ans. Au-delà de 80 ans, plus d’une personne sur dix est touchée. Autrement dit : plus on vieillit, plus le risque grimpe.
Dans cette forme, les oreillettes se contractent de manière complètement désordonnée, jusqu’à 300 ou 400 fois par minute. Les ventricules tentent de suivre et s’épuisent. Le cœur perd en efficacité de pompe.
Et là, une chose très sérieuse se produit.
Le vrai danger n’est pas celui qu’on croit
Quand les oreillettes frémissent sans pomper correctement, le sang stagne à l’intérieur. Le sang qui stagne, ça forme des caillots.
Ces caillots ne restent pas toujours dans le cœur. Ils peuvent partir dans la circulation sanguine et aller boucher une artère ailleurs dans le corps.
Si le caillot bouche une artère du cerveau : c’est l’AVC (accident vasculaire cérébral).
Les chiffres sont sans appel : 20 à 30 % des AVC sont liés à une fibrillation auriculaire. À l’échelle mondiale, les maladies du rythme cardiaque provoquent 20 % des AVC.
Pire encore : beaucoup de patients découvrent leur fibrillation auriculaire au moment de l’AVC. Avant cet accident, ils n’avaient aucun symptôme. Le cerveau paie alors la note d’une maladie silencieuse du cœur.
Il y a d’autres complications possibles :
- L’insuffisance cardiaque (le cœur n’arrive plus à pomper assez de sang) ;
- L’infarctus du myocarde (un caillot bouche une artère du cœur) ;
- Une aggravation d’une maladie cardiaque déjà présente.
Maintenant, la vraie question : pourquoi certaines personnes développent cette fibrillation, et pas d’autres.
Les vrais facteurs qui favorisent le déclenchement
Parfois, aucune cause n’est retrouvée. Les médecins parlent alors de FA idiopathique, un terme savant qui veut dire simplement : on ne sait pas pourquoi.
Dans les autres cas, plusieurs facteurs se combinent.
Ce qu’on ne peut pas changer
L’âge reste le facteur numéro un. Avant 40 ans, la fibrillation auriculaire est rarissime. Après 80 ans, elle touche 10 à 15 % des personnes.
L’hérédité compte aussi. Si un parent du premier degré (père, mère, frère, sœur) a eu une fibrillation auriculaire, le risque personnel augmente.
Ce sur quoi on peut agir
Plusieurs maladies entretiennent l’agression du muscle cardiaque et finissent par dérégler son système électrique :
- L’hypertension artérielle ;
- Les maladies des valves du cœur ;
- L’insuffisance cardiaque ;
- La maladie coronarienne (artères du cœur qui se bouchent) ;
- Le diabète ;
- L’hyperthyroïdie (glande thyroïde trop active) ;
- La BPCO (bronchopneumopathie chronique, une maladie des poumons) ;
- Les maladies rénales chroniques.
Le syndrome métabolique est un coupable majeur et souvent sous-estimé. Il associe une obésité abdominale (tour de taille supérieur à 94 cm chez l’homme, 80 cm chez la femme) à au moins deux autres anomalies comme une glycémie élevée, une hypertension ou un cholestérol déséquilibré.
Le syndrome d’apnées du sommeil obstructif est un facteur de risque à part entière. En clair : quelqu’un qui fait des pauses respiratoires la nuit sans le savoir met son cœur à rude épreuve.
Les déclencheurs ponctuels
Certains évènements peuvent allumer la mèche chez une personne prédisposée :
- Une consommation excessive d’alcool (le vin blanc et les mousseux sont plus souvent en cause que le vin rouge) ;
- Le tabagisme (la nicotine favorise le déclenchement des crises) ;
- Un épisode de fièvre ;
- Un effort physique intense sans préparation ;
- Une intervention chirurgicale ;
- Certains médicaments (antidépresseurs, stimulants) ;
- La caféine en excès (même si son effet reste débattu) ;
- La prise de drogues.
Le stress et les émotions négatives sont régulièrement cités comme déclencheurs par les patients, même si les preuves scientifiques solides manquent encore sur ce point.
Comment les médecins posent le diagnostic
Un médecin peut repérer le trouble simplement en auscultant le cœur au stéthoscope. Le rythme irrégulier saute aux oreilles de l’oreille entraînée.
L’examen de référence reste l’électrocardiogramme (ECG). Cet examen enregistre l’activité électrique du cœur sur un tracé.
Le problème, c’est que les crises de fibrillation ne sont pas forcément présentes au moment du rendez-vous. Pour les arythmies intermittentes, les cardiologues utilisent un Holter ECG : un petit appareil que le patient porte sur lui pendant 24 heures, voire plusieurs jours, et qui enregistre le rythme cardiaque en continu pendant les activités habituelles.
D’autres examens complètent le bilan : échographie cardiaque, épreuve d’effort, bilan sanguin pour rechercher un problème de thyroïde ou un déséquilibre en minéraux (potassium, calcium, magnésium).
Les traitements disponibles aujourd’hui
Le traitement dépend du type d’arythmie, de sa fréquence, de sa sévérité et de l’état général du patient. Il est personnalisé et prescrit par un cardiologue.
Les médicaments
Deux grandes familles sont utilisées en parallèle :
- Les antiarythmiques pour ralentir, réguler ou stabiliser le rythme (bêtabloquants, amiodarone et d’autres molécules) ;
- Les anticoagulants pour empêcher la formation de caillots et prévenir l’AVC.
Les anticoagulants sont la vraie ligne de défense contre l’AVC en cas de fibrillation auriculaire. Leur principal risque : les hémorragies, qui imposent un suivi médical rigoureux.
Les interventions
Quand les médicaments ne suffisent pas ou ne sont pas bien tolérés, plusieurs techniques existent :
- La cardioversion électrique : un choc électrique délivré sous contrôle médical pour rétablir le rythme normal ;
- L’ablation par radiofréquence ou par cryothérapie : une intervention mini-invasive qui détruit les zones du cœur à l’origine de l’arythmie ;
- La pose d’un stimulateur cardiaque, ou pacemaker, en cas de bradycardie sévère ;
- L’implantation d’un défibrillateur (DAI) pour prévenir l’arrêt cardiaque chez les patients à haut risque.
L’hôpital cardiologique Haut-Lévêque du CHU de Bordeaux, rattaché à l’institut de rythmologie IHU Liryc, réalise à lui seul plus de 1 500 ablations et 800 implantations de pacemakers ou défibrillateurs par an. C’est l’activité la plus importante de France.
L’autre partie du traitement, souvent oubliée
Prendre un médicament ne suffit pas. Les facteurs de risque doivent être corrigés en parallèle : perdre du poids en cas de surpoids, traiter l’hypertension, équilibrer un diabète, prendre en charge une apnée du sommeil, arrêter le tabac, réduire l’alcool.
Un mode de vie adapté reste une arme puissante :
- Une activité physique régulière d’intensité modérée ;
- Une alimentation riche en fruits, légumes, légumineuses, oléagineux et poissons ;
- Une réduction du stress chronique ;
- Un sommeil de qualité et en quantité suffisante.
Peut-on vraiment guérir d’une arythmie cardiaque ?
La réponse dépend entièrement du type d’arythmie.
Les arythmies déclenchées par une cause identifiable (fièvre, stress aigu, déséquilibre en minéraux, hyperthyroïdie, inflammation du péricarde, infection respiratoire grave) disparaissent souvent quand cette cause est traitée. Moins de 10 % des fibrillations auriculaires sont toutefois dues à une cause de ce genre.
Dans 90 % des cas, la fibrillation auriculaire est entretenue par une agression répétée du muscle cardiaque, liée au vieillissement ou à une maladie chronique. Le traitement vise alors à contrôler le trouble sur la durée, pas à le faire disparaître.
L’ablation peut guérir définitivement certaines formes de tachycardies et réduire fortement les récidives de fibrillation auriculaire. Ce n’est pas systématique, mais les résultats s’améliorent régulièrement grâce à la recherche menée par les instituts spécialisés comme l’IHU Liryc à Bordeaux.
Même quand la guérison complète n’est pas possible, la maladie est largement contrôlable. Avec un traitement adapté et une bonne hygiène de vie, la grande majorité des patients retrouvent une qualité de vie proche de la normale.
Ce qu’il faut retenir
Les troubles du rythme cardiaque représentent 30 % des maladies cardiovasculaires. Ils provoquent chaque année 350 000 morts subites en Europe et aux États-Unis, et 150 000 hospitalisations pour insuffisance cardiaque rien qu’en France.
La fibrillation auriculaire est la forme la plus fréquente. Elle est souvent silencieuse et multiplie par cinq le risque d’AVC.
Face à des palpitations inexpliquées, un essoufflement inhabituel, des vertiges ou une fatigue qui s’installe, un rendez-vous chez le médecin traitant ne doit pas attendre. Un simple ECG peut tout changer.
Après 65 ans, et surtout en cas d’antécédents familiaux, un bilan cardiaque préventif a tout son sens. C’est encore le moyen le plus sûr de repérer une arythmie avant qu’elle ne se rappelle à vous d’une manière bien plus brutale.
