Les maladies cardiovasculaires restent la première cause de mortalité dans le monde. Statines, anti-inflammatoires, injections mensuelles: l’arsenal médical s’étoffe chaque année. Les effets secondaires aussi.
Et si la réponse venait d’un fruit ?
Les chercheurs traquent depuis longtemps les vertus de la grenade. Ses polyphénols, et notamment la punicalagine, affichent des effets anti-inflammatoires et antioxydants démontrés en laboratoire. Sauf qu’un détail gênant persiste: ces molécules traversent très mal la barrière intestinale. Elles sont trop grosses, trop hydrophobes. Autrement dit, elles ne passent quasiment pas dans le sang.
Alors comment expliquer les bénéfices cardiovasculaires observés chez les consommateurs réguliers ?
Une équipe de l’université de Cardiff vient de publier des travaux qui changent la donne(1). Et le véritable acteur, ce n’est pas la grenade elle-même.

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Le vrai protagoniste se cache dans votre côlon
Quand vous croquez un arille de grenade, la punicalagine suit un parcours précis. Dans l’estomac, son acidité la découpe en acide ellagique. Cet acide descend ensuite dans le côlon, où certaines bactéries intestinales s’en emparent. Elles le transforment en molécules plus petites, mieux absorbées: les urolithines.
Il en existe quatre principales, nommées A, B, C et D.
Les chercheurs gallois, menés par l’équipe du Pr Dipak Ramji, ont voulu savoir laquelle (ou lesquelles) agissait vraiment sur l’athérosclérose. Cette maladie correspond à l’accumulation de plaques graisseuses dans les artères, mécanisme à l’origine des infarctus et des accidents vasculaires cérébraux.
Le résultat est sans appel.
Deux urolithines protègent, deux autres aggravent
L’étude a testé la punicalagine, l’acide ellagique et les quatre urolithines sur des cellules humaines directement impliquées dans la formation des plaques: macrophages (cellules immunitaires qui piègent le cholestérol) et cellules endothéliales (la paroi interne des vaisseaux).
Les équipes ont mesuré la production de radicaux libres, c’est-à-dire ces molécules instables qui oxydent le mauvais cholestérol et déclenchent l’inflammation artérielle.
Voici ce qui ressort :
- L’urolithine A réduit fortement le stress oxydatif ;
- L’urolithine C l’atténue également ;
- L’urolithine B augmente le stress oxydatif ;
- L’urolithine D augmente aussi le stress oxydatif.
Traduction simple: deux urolithines sur quatre font exactement l’inverse de ce qu’on attend d’un antioxydant. Le problème, c’est qu’on ne choisit pas lesquelles notre intestin fabrique.
Pourquoi tout le monde ne fabrique pas les mêmes
La production d’urolithines dépend du microbiote intestinal, la communauté de bactéries qui peuple le côlon. Les études cliniques antérieures ont identifié trois profils distincts. Certaines personnes produisent surtout de l’urolithine A (les mieux loties). D’autres fabriquent un mélange d’urolithines A et B. Enfin, environ un tiers de la population n’en produit aucune: ce sont les non-producteurs.
Manger une grenade ne garantit donc aucun effet protecteur.
Le candidat le plus prometteur passe l’épreuve animale
Parmi les quatre urolithines, la A (UA) s’est distinguée. Elle bloque plusieurs mécanismes clés de l’athérosclérose en laboratoire: recrutement des monocytes (cellules immunitaires attirées vers la paroi artérielle), captation du LDL oxydé, expression de gènes pro-inflammatoires, macropinocytose (un mode d’ingestion des lipides par les macrophages).
L’équipe a ensuite testé la molécule chez la souris.
Les animaux utilisés présentaient une mutation du récepteur au LDL, ce qui reproduit un profil lipidique très proche de l’hypercholestérolémie familiale humaine. Pendant douze semaines, ils ont reçu un régime riche en graisses (21 % de saindoux, 0,15 % de cholestérol). La moitié recevait en plus 50 mg/kg/jour d’urolithine A. Soit environ 4 mg/kg/jour converti en équivalent humain.
Les plaques rétrécissent, et deviennent plus stables
L’analyse des artères des souris supplémentées révèle plusieurs changements. La taille des plaques d’athérome diminue significativement. Le degré d’occlusion des artères aussi. Le contenu des plaques en macrophages inflammatoires chute, tout comme celui en lymphocytes T CD3+.
Mais le résultat le plus intéressant concerne la stabilité des plaques.
Dans l’athérosclérose, une plaque peut être stable ou instable. Les plaques instables sont celles qui se rompent et déclenchent l’infarctus. Chez les souris traitées, la teneur en cellules musculaires lisses et en collagène augmente dans les plaques. Ces deux éléments forment la chape fibreuse qui maintient la plaque, en empêche la rupture. L’indice de stabilité progresse significativement.
Autrement dit: moins de plaques, et celles qui restent sont plus solides.
Des effets qui ne passent pas par le cholestérol sanguin
Surprise pour les chercheurs: le cholestérol total, le LDL, le HDL et les triglycérides plasmatiques n’ont pas bougé avec la supplémentation. La protection cardiovasculaire ne vient donc pas d’une baisse du cholestérol.
D’où vient-elle alors ?
Plusieurs pistes se dégagent. L’urolithine A augmente le tissu adipeux brun (la graisse qui brûle des calories pour produire de la chaleur). Elle diminue le nombre de monocytes Ly6C-high dans le sang, des cellules particulièrement pro-athérogènes. Elle accroît aussi la production intestinale d’acides gras à chaîne courte (acide acétique et acide propionique notamment), des composés bénéfiques issus de la fermentation des fibres par le microbiote.
Le séquençage de l’ARN de l’aorte identifie 867 gènes dont l’expression a été modifiée. Les voies moléculaires touchées incluent la signalisation calcique, la voie MAPK/ERK, l’axe inflammatoire MCP-1, et la voie antioxydante PPARα/RXRα.
Faut-il se supplémenter ?
Les suppléments d’urolithine A existent sur le marché, vendus sous différentes marques, à des dosages allant de 250 mg à 1 gramme par prise. La FDA américaine a reconnu l’urolithine A comme ingrédient alimentaire sûr dès 2018 dans cette fourchette de doses.
Quelques éléments à retenir :
- La grenade seule ne suffit pas si vous appartenez au tiers non-producteur ;
- Les études cliniques humaines sur l’athérosclérose manquent encore ;
- Les essais sur animaux utilisent des doses élevées converties en équivalent humain ;
- Le bénéfice documenté chez l’homme concerne surtout la santé mitochondriale et musculaire, pas encore la prévention cardiovasculaire à grande échelle.
La prudence reste donc de mise. L’équipe de Cardiff conclut en appelant à de futurs essais cliniques humains pour confirmer ce que les souris suggèrent.
En attendant, deux choses sont certaines. La grenade contient bien des composés à potentiel cardioprotecteur. Mais votre microbiote intestinal détient les clés du coffre.
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Sources éditoriales et fact-checking