Beaucoup de femmes qui se lancent dans un régime strict ou qui grimpent en intensité sur leurs séances de sport remarquent un phénomène troublant : leur cycle menstruel se dérègle, voire disparaît complètement. Règles en retard, absentes pendant des mois, saignements très faibles… Et puis, la peur s’installe. Est-ce que c’est grave ? Est-ce normal ? Est-ce que ça va revenir ?
Sur les forums, sur les réseaux sociaux, les témoignages pleuvent. Certaines mettent ça sur le compte du stress, d’autres sur celui d’une hygiène de vie bouleversée. La plupart ignorent qu’il existe une explication scientifique, précise, mesurable, et que les chercheurs ont identifié un mécanisme très concret dans le cerveau qui coupe littéralement la machine reproductive quand l’organisme juge qu’il n’a plus assez d’énergie pour tourner.
Ce qui est fascinant, c’est que ce phénomène ne touche pas que les femmes en sous-poids sévère. Il peut toucher des sportives parfaitement minces, musclées, en bonne santé apparente. Et le chiffre qui sort des laboratoires de recherche est précis, presque inquiétant de précision. Avant de vous le révéler, il faut comprendre ce qui se passe vraiment à l’intérieur du corps.

Pourquoi le poids et les règles sont liés
Le cycle, une affaire d’hormones (et d’énergie)
Le cycle menstruel n’est pas un simple événement utérin. C’est le résultat d’une cascade hormonale qui part du cerveau. Dans une petite zone appelée l’hypothalamus, des neurones libèrent une hormone appelée GnRH (gonadolibérine). Cette GnRH stimule l’hypophyse, qui produit à son tour la LH et la FSH, deux hormones qui vont donner des ordres aux ovaires : produire des œstrogènes et libérer un ovule. Bref, c’est une chaîne de commandement bien huilée.
Et cette chaîne a un chef caché : la disponibilité énergétique. Le cerveau surveille en permanence combien d’énergie est disponible pour faire tourner la machine. Quand il estime qu’il n’y en a plus assez, il coupe les fonctions jugées non essentielles. La reproduction, coûteuse en énergie, figure tout en haut de la liste des fonctions sacrifiables.
La graisse corporelle n’est pas inerte
Contrairement à ce qu’on a longtemps cru, la graisse n’est pas un simple stock. C’est un organe endocrinien à part entière, qui produit des hormones. Parmi elles, la leptine. Cette hormone, sécrétée par les adipocytes (les cellules graisseuses), informe le cerveau du niveau des réserves énergétiques. Quand la leptine chute, le cerveau reçoit un signal de détresse, “les stocks sont vides”. Et là, une cascade se met en route, via d’autres messagers (kisspeptine, NPY, AgRP), qui aboutit à une baisse de la GnRH, donc à une baisse de la LH, donc à une perturbation des ovaires.
Résultat, les règles deviennent irrégulières, puis s’espacent, puis disparaissent. Les médecins parlent alors d’aménorrhée hypothalamique fonctionnelle.
Ce que la science a mis en évidence
La découverte d’un seuil qui a fait trembler le monde du sport
Dans les années 1990 et 2000, une chercheuse américaine nommée Anne Loucks a mené une série d’études(1)(2) très rigoureuses sur des femmes sédentaires en bonne santé. Son idée était simple, en apparence : mesurer précisément combien d’énergie il reste au corps une fois soustraite l’énergie dépensée par l’exercice physique. Cette valeur, elle l’a baptisée “disponibilité énergétique”, calculée en kilocalories par kilo de masse maigre et par jour.
Ses résultats ont été clairs : en dessous d’une certaine valeur, les impulsions de LH (celles qui commandent les ovaires) se détraquent. Cette valeur, la fameuse, c’est 30 kcal par kilo de masse maigre par jour. Concrètement, pour une femme de 60 kg avec 45 kg de masse maigre, cela signifie qu’il faut au moins 1 350 kcal disponibles chaque jour après déduction de l’exercice, juste pour faire tourner les fonctions vitales, règles comprises.
Le seuil, vraiment ?
Sauf que l’histoire ne s’arrête pas là. Une étude publiée dans Medicine & Science in Sports & Exercise(3) par Lieberman et son équipe en 2018 est venue bousculer cette belle mécanique. Les chercheurs ont suivi 35 femmes sédentaires sur trois cycles menstruels complets, avec alimentation contrôlée et exercice supervisé. Verdict : la disponibilité énergétique prédit bien les troubles du cycle, mais pas de façon binaire. Il n’existe pas de “mur” à 30 kcal. La probabilité d’avoir un problème menstruel augmente de manière progressive à mesure que l’énergie baisse.
Les chiffres sont parlants : chaque unité de disponibilité énergétique en moins augmente de 9 % la probabilité d’avoir un cycle perturbé. Et quand la disponibilité descend sous 30 kcal/kg de masse maigre/jour, la probabilité dépasse tout de même 50 %. Autrement dit, plus d’une femme sur deux dans ces conditions va voir son cycle se dérégler.
Les troubles observés sont de trois types :
- Les anomalies de la phase lutéale (la seconde moitié du cycle qui se raccourcit ou dysfonctionne) ;
- L’anovulation (pas d’ovulation du tout) ;
- L’oligoménorrhée et l’aménorrhée (règles très espacées ou absentes).
Le plus frappant, c’est que ces troubles peuvent apparaître chez des femmes qui n’ont rien perdu de spectaculaire, juste quelques kilos, et qui se sentent parfaitement bien par ailleurs.

Ce qui se passe au-delà des règles
Une cascade qui touche tout l’organisme
Un déficit énergétique prolongé n’affecte pas que les ovaires. Une revue publiée en 2021 dans l’European Journal of Applied Physiology(4) par Areta, Taylor et Koehler a fait le tour complet des systèmes touchés, sur la base des études d’intervention contrôlée. Le tableau est édifiant :
- La leptine chute, même avant que la masse grasse ait eu le temps de changer ;
- La T3 (hormone thyroïdienne active) baisse, ce qui ralentit le métabolisme ;
- L’IGF-1 (hormone de croissance musculaire) baisse, ce qui freine la construction musculaire ;
- Le cortisol (hormone du stress) grimpe, ce qui favorise le catabolisme ;
- Les marqueurs de formation osseuse baissent, ceux de résorption augmentent, ce qui ouvre la porte à l’ostéoporose.
Autrement dit, le corps passe en “mode économie”, comme un smartphone qui réduit ses performances quand la batterie est basse. Les règles sont la partie visible de l’iceberg. En dessous, c’est tout l’équilibre hormonal qui vacille.
L’autre bout du spectre : le surpoids aussi perturbe les cycles
On pourrait croire que l’histoire est limpide : plus de réserves, plus de règles. C’est faux. Une étude prospective publiée dans le Journal of Women’s Health(5) par Bertone-Johnson et son équipe, portant sur plus de 3 000 infirmières suivies dix ans, a montré qu’un IMC élevé augmente le risque de développer un syndrome prémenstruel. Chaque unité d’IMC en plus est associée à une hausse de 3 % du risque. Les femmes avec un IMC supérieur ou égal à 27,5 ont nettement plus de risques que celles sous 20.
La raison ? Le tissu adipeux produit des œstrogènes en plus de ceux des ovaires. Un excès de graisse viscérale (celle du ventre) génère une inflammation chronique qui dérègle encore les signaux hormonaux. Le corps féminin fonctionne dans une fourchette étroite : trop peu de gras et la machine se coupe, trop de gras et elle se dérègle.
Ce que ça change pour vous
Les profils à risque
Les femmes les plus vulnérables sont celles qui cumulent des facteurs :
- Une pratique intensive d’un sport d’endurance (course, triathlon, cyclisme) ;
- Un sport à catégorie de poids ou à visée esthétique (danse, gymnastique, fitness de compétition) ;
- Un régime hypocalorique prolongé (sèche, cut, restriction alimentaire) ;
- Une perte de poids rapide (même partant d’un poids normal ou élevé) ;
- Un IMC élevé avec graisse viscérale importante.
Les signaux à ne pas ignorer
Un cycle qui devient irrégulier, un flux qui diminue, des règles qui disparaissent pendant trois cycles consécutifs, ce ne sont pas des détails. C’est le corps qui dit “je n’en peux plus”. Continuer à pousser dans ces conditions, c’est exposer ses os à des fractures de fatigue, sa fertilité future à des complications, et son équilibre hormonal général à des perturbations qui peuvent durer des mois, voire des années.
Consulter un médecin est la première étape. Un bilan hormonal, une évaluation de la densité osseuse, une prise en charge nutritionnelle avec un professionnel formé à ces questions, voilà le bon ordre. Les compléments seuls ne font pas revenir les règles. Ce qu’il faut, c’est remettre de l’énergie disponible dans la machine.
Le chiffre à retenir
Si une information devait rester, la voici : 30 kcal par kilo de masse maigre par jour. Pas un seuil absolu, plutôt un clignotant rouge. En dessous, la probabilité d’avoir un cycle perturbé dépasse une femme sur deux. Au-dessus, le risque diminue sans jamais être nul. Et surtout, rien ne remplace une alimentation adéquate, surtout quand on s’entraîne dur.
Les règles ne sont pas une nuisance à faire disparaître. Elles sont un marqueur de santé. Un indicateur gratuit, mensuel, fiable. Quand elles partent, ce n’est pas une victoire, c’est un avertissement.
