Courir un marathon abîme le cœur. Voilà le nouveau slogan choc qui revient en boucle dans la presse santé. Des taux de troponine qui explosent, des biomarqueurs qui dépassent les seuils d’une crise cardiaque, un ventricule qui se déforme… Si on lit les titres récents, on croirait presque qu’avaler 42,195 km revient à se programmer un infarctus contrôlé. De quoi paniquer le coureur du dimanche, son conjoint et même son cardiologue traitant.
Avant de jeter vos baskets à la poubelle et d’annuler votre inscription au marathon de Paris, il vaut mieux lire ce qui suit. Une grosse revue scientifique vient de tomber dans BMJ Open Sport & Exercise Medicine(1). Et le résultat n’est pas du tout celui qu’on essaie de vendre dans les gros titres.

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Quand les médias adorent agiter le drapeau rouge
Marathon = cœur en danger : c’est l’angle qui plaît, et chaque sortie d’étude scientifique sur le sujet repart pour un tour de manège. Pourquoi ? Parce que ça clique. Parce que ça fait peur. Parce que le mot « troponine » associé à « marathon » fabrique un titre redoutable sur les réseaux sociaux.
Sauf que la presse fait régulièrement les mêmes raccourcis :
- Elle confond élévation transitoire de marqueurs biologiques et lésion cardiaque permanente ;
- Elle confond modification mécanique passagère et maladie chronique ;
- Elle prend la photo une heure après l’arrivée et oublie celle prise quelques jours plus tard.
Petite traduction : si on vous prend la tension juste après que vous avez monté quatre étages en courant, vous ressemblez à un hypertendu sévère… sans en être un. Pareil pour le cœur d’un marathonien : à l’instant T, certains chiffres affolent. Ça ne veut pas dire que l’organe est cassé.
La revue qui change tout (ou presque)
Une équipe de chercheurs a passé au crible 69 études et regroupé 3 274 coureurs (en majorité des hommes, âgés de 27 à 63 ans). Objectif : savoir ce qui se passe vraiment dans le cœur d’un marathonien dans l’heure qui suit la ligne d’arrivée. Pas un témoignage, pas une anecdote, pas un coureur foudroyé sur le tarmac : de la donnée poolée, comparée, analysée.
Les chercheurs ont regardé trois éléments :
- Les biomarqueurs sanguins, c’est-à-dire les protéines que le cœur libère quand il est sous stress ;
- L’échographie cardiaque, qui filme le cœur en mouvement ;
- L’IRM cardiaque, l’examen le plus précis pour repérer une vraie blessure du muscle.
Et là, demi-surprise.
Les biomarqueurs s’envolent. Vraiment.
Les trois marqueurs principaux, la troponine T, la troponine I et le NT-proBNP, montent en flèche après la course. Au point de dépasser les seuils utilisés en cardiologie pour parler de lésion du muscle cardiaque, de manque d’oxygène (on parle d’ischémie) ou même d’insuffisance cardiaque.
Sur le papier, ça ressemble à une urgence. Aux urgences, un patient avec ces chiffres serait envoyé direct en réanimation. Sauf que ce patient-là vient juste de courir 42 km, et ça change toute la lecture.
Le cœur change un peu de forme
L’échographie révèle plusieurs modifications passagères :
- Une légère réduction des dimensions du ventricule gauche ;
- Une augmentation du volume et du diamètre du ventricule droit ;
- Une hausse d’environ 3 % de la fraction de raccourcissement du ventricule gauche ;
- Une baisse d’environ 3,5 % de la fraction d’éjection du ventricule droit ;
- Une vitesse de remplissage précoce du ventricule diminuée d’environ 16 % ;
- Une vitesse de remplissage tardif augmentée d’environ 26 %.
Bref, le cœur bouge, se réorganise, change de rythme pendant et juste après l’effort. Logique : il vient de pomper sans interruption pendant trois à cinq heures.
Alors le marathon, ça tue ou pas ?
Voilà la question que tout le monde se pose. Et la réponse de la science est bien moins spectaculaire que ce qu’on lit partout.
Des chiffres impressionnants, sans signification clinique
Les chercheurs sont clairs : malgré des biomarqueurs au plafond, les changements de structure et de fonction observés restent tous en dehors des seuils considérés comme cliniquement significatifs chez un adulte en bonne santé. En clair : c’est anormal sur le papier, mais ça reste dans la zone du normal pour un sportif.
Et l’IRM, qui est l’examen le plus fiable pour repérer une vraie lésion du muscle cardiaque, ne montre rien d’inquiétant. Aucun signe visible de cicatrice, de zone abîmée, de dommage structurel. Rien.
Comment expliquer alors les pics de troponine ? Très probablement par une augmentation temporaire de la perméabilité des cellules cardiaques. Le cœur a tellement travaillé que ses membranes laissent passer un peu plus de protéines dans le sang. Ce n’est pas un infarctus, c’est une fatigue extrême qui se résorbe d’elle-même.
Tous les coureurs ne réagissent pas pareil
L’autre information importante : les variations dépendent de l’âge, du sexe, du niveau d’entraînement et du temps réalisé. Un coureur expérimenté qui boucle son marathon en 3 h ne réagit pas comme un débutant qui termine en 5 h. Une femme ne réagit pas forcément comme un homme.
Et c’est là que les chercheurs posent une limite honnête : la grande majorité des participants étaient des hommes (73 %), le niveau d’entraînement n’a pas toujours été reporté et plusieurs études présentent un risque de biais important. Les conclusions sont solides, mais elles ne ferment pas le débat.
Ce qu’il faut retenir pour rester serein
Quelques messages simples avant la prochaine séance :
- Courir un marathon provoque une réaction aiguë du cœur, c’est documenté ;
- Cette réaction se traduit par une élévation marquée des biomarqueurs sanguins ;
- Mais cette élévation n’a, à ce jour, aucune preuve d’effet néfaste à long terme chez l’adulte en bonne santé ;
- Les modifications visibles à l’échographie restent modestes et passagères ;
- L’IRM ne retrouve aucun signe de lésion durable ;
- Les chercheurs continuent de surveiller les répétitions extrêmes (ultra-trails, marathons en série) chez les profils fragiles ;
- Une visite chez le cardiologue avant un premier marathon reste une excellente idée, surtout après 40 ans.
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Sources éditoriales et fact-checking