Courir, c’est la santé. Mais courir très loin, très souvent, est-ce toujours vrai ? Et si, derrière les lignes d’arrivée, se cachait un signal d’alerte pour nos intestins ?
Imaginez la scène. Un dimanche matin, des dizaines de coureurs s’élancent sous la pluie ; sur leur tee-shirt, la sueur se mêle à la fierté. Le marathon, c’est le temple du dépassement de soi. Pourtant, une étude américaine, dévoilée lors du congrès annuel de l’American Society of Clinical Oncology (Asco), vient perturber la fête. Selon ces travaux menés par l’Inova Schar Cancer Institute en Virginie, les coureurs d’endurance pourraient, sans le savoir, exposer leur côlon à un risque inattendu : des lésions précancéreuses.
Quand le mythe du sportif invincible vacille
On s’est longtemps dit – et à raison – que l’exercice, c’est le remède universel. « Décennies de preuves montrent que l’activité physique réduit le risque de cancer, notamment colorectal, » rappelle le professeur Justin Stebbing dans un article publié sur The Conversation. Pourtant, cette nouvelle étude choque : sur 100 athlètes âgés de 35 à 50 ans, ayant couru au moins deux ultramarathons ou cinq marathons, 15 % présentaient des adénomes avancés, ces polypes susceptibles d’évoluer en cancer. Dans la population générale du même âge, ce taux n’est que de 1,2 %. Un chiffre qui fait cligner des yeux.
David Lieberman, gastro-entérologue cité par le New York Times, s’étonne : « Nous n’aurions pas attendu un tel taux de lésions précancéreuses chez des personnes aussi jeunes. Cela montre qu’il y a un signal ici. »
Des intestins malmenés sur la ligne d’arrivée
Comment expliquer ce paradoxe ? L’hypothèse la plus sérieuse se niche dans les troubles digestifs bien connus des marathoniens : diarrhée du coureur, crampes, parfois même des saignements digestifs. Ces désagréments, qui font partie du folklore des fins de course, pourraient être le reflet d’un stress bien réel sur l’intestin.
Pendant un effort intense et prolongé, le flux sanguin se détourne des organes digestifs pour irriguer les muscles. Résultat : l’intestin se retrouve temporairement en manque d’oxygène – un peu comme une ville privée d’électricité aux heures de pointe. Ce déficit, répété course après course, entraîne une inflammation chronique. Or, l’inflammation est reconnue comme un terrain de jeu favori pour le développement de cellules anormales.
Mais attention, nuance Stebbing : « L’étude ne prouve pas que la course de fond provoque le cancer colorectal. Il s’agit d’un signal, pas d’une condamnation. » Les chercheurs eux-mêmes appellent à la prudence. L’échantillon est réduit, l’étude n’a pas encore été publiée dans une revue scientifique majeure, et de nombreux facteurs restent à explorer : alimentation, hydratation, usage d’anti-inflammatoires, génétique…
Ce que l’on sait, ce que l’on ignore
Faut-il alors ranger ses baskets ? Surtout pas ! Les bénéfices du sport sont « largement supérieurs aux risques », martèle le média médical Gizmodo, relayé par Pourquoi Docteur. Huit types de cancers voient leur risque diminuer grâce à l’activité physique régulière. La nouveauté ici, c’est ce possible effet secondaire d’une pratique extrême, qui ne concerne qu’un tout petit groupe de passionnés de l’effort longue durée.
Plus largement, cette étude met en lumière un phénomène inquiétant et encore mal compris : la hausse, depuis quelques années, des cancers colorectaux chez les jeunes adultes. Et la majorité d’entre eux… ne sont pas des marathoniens.
Quand faut-il s’inquiéter ? Les signaux à ne pas ignorer
Le vrai message ne tient pas tant dans la peur que dans la vigilance. Les médecins insistent : si vous courez beaucoup, ne banalisez jamais la présence de sang dans les selles, les douleurs abdominales persistantes ou une anémie inexpliquée. Ce ne sont pas seulement des « caprices de l’intestin du coureur », mais parfois des signaux rouges à prendre au sérieux.
Le Dr Timothy Cannon, principal auteur de l’étude, va plus loin : pour les jeunes sportifs qui présentent ces symptômes, un dépistage par coloscopie pourrait être proposé plus tôt que dans la population générale (où l’âge recommandé est de 45 ans). La coloscopie, c’est l’outil simple qui permet non seulement de diagnostiquer, mais aussi de retirer les polypes avant qu’ils ne dégénèrent.
Le marathon, miroir de notre rapport à l’extrême
Au fond, cette étude invite à repenser notre rapport à la performance. Courir loin, courir fort, c’est exaltant, mais nos organes aussi ont leurs limites, même quand le mental veut tout dépasser. La prévention ne s’oppose pas à la passion : elle l’accompagne, elle l’affûte.
À l’heure où les finishers collectionnent les médailles, il est temps d’écouter aussi son ventre. La performance, c’est aussi savoir s’arrêter, consulter, prévenir. La science ne nous dit pas d’arrêter de courir. Elle nous invite simplement à garder les yeux ouverts. Comme le résume The Conversation : « Prêtez attention à votre corps, traitez les signaux d’alerte comme médicaux, pas seulement sportifs. »