Elle cloue au lit. Elle efface les carrières. Elle transforme un trajet jusqu’à la cuisine en épreuve d’endurance.
Pendant des décennies, les personnes qui en souffraient se sont entendu dire la même phrase : « C’est dans votre tête. » Les bilans sanguins classiques revenaient normaux. Les médecins haussaient les épaules. Certains orientaient vers un psychiatre, persuadés qu’il s’agissait d’une dépression masquée ou d’un trouble anxieux un peu tenace.
On parlait alors de « syndrome de fatigue chronique ». Un nom presque anodin. Un nom qui laissait croire à une petite lassitude passagère, qu’un bon week-end de repos suffirait à dissiper.
Sauf que non.

Une maladie qui porte désormais un vrai nom
Les spécialistes l’appellent aujourd’hui encéphalomyélite myalgique (EM). Derrière ce mot savant (littéralement : inflammation du cerveau et de la moelle épinière avec douleurs musculaires), se cache une maladie multi-systèmes qui touche entre 0,4 et 2,5 % de la population mondiale.
Les femmes sont trois fois plus concernées que les hommes. Jusqu’à 91 % des cas ne seraient jamais diagnostiqués.
Les symptômes ? Ils forment un cocktail aussi large qu’épuisant :
- Fatigue profonde qui résiste au sommeil ;
- Douleurs musculaires et faiblesse généralisée ;
- Troubles cognitifs (le fameux “brouillard mental” qui empêche de réfléchir) ;
- Troubles digestifs, chutes de tension en position debout, sommeil perturbé ;
- Et surtout ce symptôme particulier qui signe la maladie : le malaise post-effort.
Ce malaise post-effort, c’est la signature. Un peu de vaisselle, une discussion trop animée, quelques marches d’escalier, et la personne s’effondre. Pas sur le moment. Quelques heures plus tard, parfois le lendemain. L’aggravation peut durer plusieurs jours, voire des semaines.
Le COVID long a tout changé
Puis la pandémie est arrivée. Et avec elle, des millions de personnes se sont mises à décrire des symptômes étrangement familiers aux yeux des spécialistes de l’EM.
Alain Moreau, chercheur à l’Université de Montréal et au CHU Sainte-Justine, travaille sur cette maladie depuis des années. Pour lui, le COVID long n’est pas vraiment une nouvelle maladie : c’est une redécouverte. Plus de 95 % des symptômes sont partagés entre le COVID long et l’EM. Une étude a même montré que 58 % des patients COVID long remplissent les critères diagnostiques de l’EM.
Dans environ 75 % des cas, l’EM se déclenche après une infection virale : mononucléose (virus d’Epstein-Barr), grippe, virus du Nil occidental, chikungunya, Zika, et maintenant SARS-CoV-2.
Autrement dit : le COVID long, c’est de l’EM qui ne dit pas son nom.
Le piège du diagnostic
Ce qui rend cette maladie si difficile à cerner, c’est sa variabilité. Deux patients peuvent avoir le même diagnostic et présenter des tableaux très différents.
Il y a un autre problème, plus gênant encore. Les analyses moléculaires menées par l’équipe de Montréal montrent que jusqu’à 40 % des personnes diagnostiquées EM souffrent en réalité de fibromyalgie. Et il est possible de cumuler les deux.
Sans test biologique fiable, les médecins naviguent à vue.
Et si la vérité se cachait dans l’ADN ?
C’est là que l’histoire devient intéressante.
Pendant longtemps, les chercheurs ont cherché « le » gène responsable de l’EM. Sans succès. Les variations génétiques classiques n’expliquent qu’une toute petite partie des cas dits “sporadiques” (apparus sans antécédent familial).
Mais certaines familles présentent clairement une prédisposition. Des études sur des jumeaux ont été menées pour démêler la part de la génétique de celle de l’environnement. Dans un travail portant sur 146 paires de jumelles, le taux de concordance pour la fatigue chronique idiopathique (alignée sur les critères de l’EM) atteignait 55 % chez les vraies jumelles contre 19 % chez les fausses. L’héritabilité est estimée à 51 %.
Conclusion : il y a bien un terrain génétique. Mais ce terrain ne fait pas tout.

Le tournant : l’épigénétique
L’épigénétique, c’est la science qui étudie comment l’environnement modifie l’expression des gènes sans toucher à la séquence de l’ADN. Imaginons l’ADN comme une partition de musique : les notes restent les mêmes, mais l’orchestre peut jouer fort ou doucement selon les circonstances.
Chez les patients EM, certains gènes sont joués trop fort, d’autres sont étouffés. Des infections, des toxines, des métaux lourds, des moisissures : tout cela peut reprogrammer des mécanismes biologiques entiers.
Moreau et son équipe ont identifié des modifications de méthylation de l’ADN (un mécanisme qui allume ou éteint les gènes) qui se chevauchent entre l’EM et le COVID long. Les profils touchent des gènes impliqués dans la réponse immunitaire, la régulation mitochondriale, les voies de l’interféron.
Plus intéressant encore : ces modifications sont dynamiques. Lors des phases de rechute, les patients présentent une variabilité de leur méthylome 10 à 20 fois supérieure à celle des personnes en bonne santé. Et cette variabilité tend à se normaliser lors des phases de rémission.
Les mitochondries, ces centrales qui s’épuisent
Dans chaque cellule, de minuscules usines fabriquent l’énergie : les mitochondries. Elles produisent l’ATP, le carburant universel du vivant.
Chez les patients EM, ces usines tournent au ralenti :
- Production d’ATP réduite ;
- Fonctionnement anormal des complexes de la chaîne respiratoire ;
- Bascule précoce vers la glycolyse anaérobie (mode de production d’énergie de secours qui génère du lactate, le même que lors d’un effort intense) ;
- Stress oxydatif élevé qui endommage l’ADN mitochondrial lui-même.
Une étude de 2023 menée par Wang et ses collègues a identifié un acteur central : la protéine WASF3. Quand cette protéine est surexprimée, la respiration mitochondriale est désorganisée. Quand elle est réduite dans des cellules musculaires prélevées sur des patients, la production d’énergie remonte.
Les chercheurs ont aussi repéré huit variants spécifiques de l’ADN mitochondrial significativement associés à la sévérité des symptômes (fatigue, troubles cognitifs, malaise post-effort).
Ce qui change concrètement pour les patients
L’équipe de Montréal a fait sauter un verrou. Elle a identifié plusieurs biomarqueurs qui permettraient enfin de diagnostiquer l’EM avec un simple test sanguin.
Parmi eux, des signatures de microARN circulants capables de distinguer l’EM de la fibromyalgie. Et une protéine particulière dont la concentration dans le sang est directement corrélée à la sévérité de la maladie : SMPDL3B. Plus son taux est élevé, plus les symptômes sont intenses.
Mieux : les chercheurs ont identifié l’enzyme responsable de ces concentrations anormales. Des médicaments contre le diabète pourraient être détournés de leur usage initial pour la bloquer. Associés à un complément, le myo-inositol, ils pourraient constituer une piste thérapeutique concrète.
Des essais cliniques sont en préparation.
Ce qu’il faut retenir
Pendant des décennies, l’encéphalomyélite myalgique a été rangée dans la case des maladies psychosomatiques. Les personnes qui en souffraient étaient renvoyées à leur propre psychologie, suspectées de simulation ou de dépression déguisée.
Les travaux récents, publiés dans la revue DNA(1) par l’équipe d’Alain Moreau, confirment l’inverse : il existe des anomalies biologiques mesurables, impliquant l’ADN nucléaire, l’ADN mitochondrial, l’épigénétique et l’activation de séquences génétiques normalement silencieuses (les “éléments transposables”, vestiges viraux dormants dans notre génome qui se réveillent et provoquent une inflammation chronique).
Le COVID long a eu un effet paradoxal : en touchant des millions de personnes, il a propulsé au premier plan une maladie qu’on préférait ignorer. La recherche s’accélère, les biomarqueurs se précisent, les pistes thérapeutiques émergent.
Pour celles et ceux qui vivent avec cette maladie depuis parfois vingt ou trente ans, ce n’est pas rien.
