Une femme de 52 ans arrive chez elle, ventre noué, dos en feu. Elle appelle le Samu. Un médecin passe. Diagnostic : indigestion. Puis lombalgie. Puis virus.
Personne ne lui prend la tension.
Pendant 48 heures, son corps hurle un signal qu’aucun professionnel ne décode. Elle ne dort plus, ne mange plus, vomit sans cesse. Ce qui se joue à l’intérieur d’elle est pourtant l’une des urgences les plus brutales de toute la médecine cardiovasculaire.
Et la plupart des gens n’en ont jamais entendu parler.

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Un accident vasculaire que personne ne voit venir
Quand on parle d’urgence cardiaque, le grand public pense infarctus. Les médecins eux-mêmes, parfois, ne pensent qu’à cela. Pourtant, une autre catastrophe circule dans les artères, plus rare, mais largement plus redoutée des chirurgiens.
Elle frappe sans prévenir.
Les chiffres donnent le ton : on compte moins de 10 cas pour 100 000 personnes chaque année, soit environ 1 cas pour 20 infarctus. Le problème n’est pas la fréquence. C’est la vitesse à laquelle elle tue.
Environ 20 % des patients meurent avant même d’atteindre l’hôpital. Pour les formes les plus graves, le risque de décès augmente de 1 % par heure sans traitement. Une course contre la montre où chaque minute compte.
Et tout commence par une simple déchirure.
Ce qui se passe vraiment dans la poitrine
L’aorte est l’artère principale du corps. Elle sort du cœur, monte, forme une crosse, puis redescend le long du thorax jusqu’au ventre avant de se diviser en deux branches vers les jambes. Tout le sang oxygéné passe par elle.
Sa paroi n’est pas lisse comme un tuyau. Elle est composée de trois couches superposées, comme les feuilles d’un contreplaqué :
- L’intima : la couche interne, fine, au contact direct du sang ;
- La média : la couche du milieu, la plus épaisse, celle qui donne son élasticité à l’artère ;
- L’adventice : la couche externe, qui protège l’ensemble.
Un jour, sous la pression du sang qui tape en continu, l’intima finit par craquer. Une fissure apparaît. Le sang s’y engouffre avec force et décolle la couche interne de la couche externe.
C’est exactement cela, une dissection aortique : un décollement des parois d’une artère, à la manière d’un papier peint qui se détache d’un mur humide. Le sang circule alors dans deux canaux au lieu d’un seul. Les chirurgiens appellent cela le vrai chenal (la vraie artère) et le faux chenal (la poche de sang logée dans l’épaisseur de la paroi).
Ce faux canal peut s’étendre. Vers le haut, vers le bas, dans les ramifications. Il peut boucher les artères qui irriguent le cerveau, les reins, les intestins, les jambes. Il peut rompre la paroi externe, déjà fragilisée. Quand cela arrive près du cœur, le sang inonde l’enveloppe cardiaque (le péricarde) et comprime le muscle au point qu’il ne peut plus battre. C’est la tamponnade. La mort survient en quelques minutes.
La douleur qui ne ressemble à rien d’autre
Le symptôme est massif. Soudain. Atroce.
Les patients décrivent souvent un coup de poignard dans le thorax, ou une déchirure. Une douleur qui peut faire s’évanouir. Une douleur qui migre : elle commence dans la poitrine, part vers le dos entre les omoplates, descend parfois vers l’abdomen ou le bas du dos au fur et à mesure que la dissection progresse le long de l’aorte.
À cela s’ajoutent des signes plus sournois :
- Une différence de tension entre les deux bras ;
- Un pouls diminué ou absent aux bras ou aux jambes ;
- Un souffle audible au stéthoscope ;
- Des vertiges, des nausées, des vomissements, une perte de connaissance ;
- Des signes d’AVC (paralysie d’un côté) si les artères qui montent vers le cerveau sont touchées.
Le problème, c’est que ces symptômes ressemblent à beaucoup d’autres maladies. AVC, infarctus, indigestion, colique biliaire, lombalgie. Et l’imagerie est le seul moyen de trancher.
Qui est vraiment en danger
La première cause, et de loin, tient en deux mots : hypertension artérielle.
Plus de deux tiers des personnes qui font une dissection aortique souffraient d’une tension élevée, souvent mal contrôlée, souvent depuis longtemps. La paroi de l’aorte s’abîme peu à peu sous la pression répétée du sang. Elle perd de son élasticité. Et finit par céder.
Les autres facteurs de risque :
- L’âge (la plupart des cas surviennent entre 40 et 70 ans) ;
- Le sexe masculin (les hommes sont plus touchés, bien que cela évolue) ;
- L’athérosclérose (dépôts de graisse dans les artères) ;
- Certaines maladies génétiques du tissu conjonctif : syndrome de Marfan, syndrome d’Ehlers-Danlos, syndrome de Turner ;
- Des anomalies congénitales comme la coarctation de l’aorte (un rétrécissement de naissance) ou une valve aortique mal formée ;
- Le tabagisme, l’obésité, un cholestérol élevé, la consommation de drogues ;
- Un traumatisme thoracique violent (accident de voiture, chute) ;
- Un anévrisme préexistant, c’est-à-dire une aorte déjà dilatée.
Les témoignages recueillis par l’Association dissection aortique (ADA) montrent une tendance récente : les patients sont de plus en plus jeunes, et les femmes de moins en moins épargnées.
Type A, type B : deux scénarios, deux traitements
Les cardiologues distinguent deux grandes catégories, selon l’endroit où la déchirure se produit.
Type A : l’urgence absolue
La dissection touche l’aorte ascendante, c’est-à-dire les premiers centimètres de l’artère à la sortie du cœur. Elle peut s’étendre jusqu’à la crosse, d’où partent les artères qui irriguent le cerveau et les bras.
Le traitement est exclusivement chirurgical. Bloc opératoire immédiat, parfois dès l’arrivée du patient à l’hôpital. Le chirurgien ouvre le thorax, arrête le cœur, place le patient sous circulation extracorporelle (une machine qui remplace temporairement le cœur et les poumons). Il retire la portion d’aorte abîmée et la remplace par une prothèse en Dacron, un tissu synthétique. Si la valve aortique a été désinsérée, elle est réparée ou remplacée.
Sans intervention, le pronostic est sombre. Très sombre.
Type B : l’approche médicale d’abord
La dissection commence plus loin, au-delà des branches qui partent vers la tête et les bras, dans l’aorte descendante. La stratégie change.
Première étape : faire chuter la tension artérielle. Vite. Les médecins injectent en urgence des médicaments pour ramener la pression au plus bas niveau compatible avec l’irrigation du cerveau, du cœur et des reins. Objectif : empêcher la déchirure de progresser.
Ensuite, la chirurgie classique est rarement nécessaire en urgence. À la place, on pose parfois une endoprothèse par voie endovasculaire. Cela consiste à glisser, via une artère de l’aine (l’artère fémorale), un long guide jusqu’à la zone touchée. L’endoprothèse, sorte de ressort tubulaire recouvert de tissu, est déployée à l’intérieur de l’aorte pour tapisser la zone déchirée et rétablir un canal stable. Beaucoup moins invasif, ce geste a amélioré la survie et réduit les complications.
Le diagnostic qui change tout : l’imagerie
Devant une douleur thoracique aussi brutale, les médecins disposent d’examens qui tranchent :
- Le scanner thoracique avec injection de produit de contraste (angioscanner) : rapide, fiable, c’est l’examen de référence en urgence ;
- L’échographie transœsophagienne : une sonde d’échographie introduite par la bouche, qui offre une vue précise de l’aorte thoracique ;
- L’IRM de l’aorte : très précise, mais plus longue à réaliser ;
- La radiographie du thorax, première étape d’orientation : elle peut montrer une aorte élargie.
L’échographie classique, elle, peut passer à côté. C’est important.
Vivre après, le vrai défi
Pour ceux qui survivent, l’histoire ne s’arrête pas à la sortie du bloc.
Toute personne ayant eu une dissection aortique doit prendre à vie des médicaments qui abaissent la tension : bêtabloquants, inhibiteurs calciques, inhibiteurs de l’enzyme de conversion. L’objectif ne bouge pas : protéger l’aorte affaiblie de toute nouvelle poussée de pression.
Les efforts intenses sont interdits. Le port de charges lourdes aussi. Tout ce qui fait grimper la tension doit être évité. Le suivi par un spécialiste est régulier, parfois trimestriel dans les premiers mois. Un scanner de contrôle permet de surveiller une éventuelle évolution vers un anévrisme.
Le traumatisme psychologique est tout aussi lourd. La peur d’une récidive, l’angoisse de l’entourage, parfois une invalidité, l’impossibilité de reprendre un emploi à plein temps. Beaucoup témoignent d’un avant et d’un après. D’un mode de vie à reconstruire, plus lent, plus attentif.
Ce qu’il faut retenir
La dissection aortique reste mal connue du grand public et parfois sous-diagnostiquée par les urgentistes. Pourtant, les signes sont identifiables : douleur thoracique soudaine, déchirante, qui migre vers le dos. Différence de tension entre les deux bras. Terrain d’hypertension ou maladie génétique connue.
Face à une telle douleur, la règle est simple : appeler le 15 et mentionner explicitement la suspicion. L’imagerie fera le reste.
Et pour prévenir ? La ligne est claire : contrôler sa tension, arrêter le tabac, surveiller son cholestérol, faire dépister les membres de la famille en cas d’antécédent génétique. Les anévrismes de l’aorte de plus de 5 cm sont opérés à titre préventif, même chez des patients sans symptômes, pour éviter précisément qu’une dissection ne survienne.
Une ligne d’écoute existe, SOS Aorte, joignable 24h/24 au 01 56 09 25 55. Un numéro qu’aucun bon samaritain ne devrait ignorer.