Tout le monde a un avis sur la question. Les collègues, la belle-famille, les inconnus au parc… Dès qu’un parent se met à courir avec sa poussette, les remarques fusent. “C’est mauvais pour le dos”, “ça détruit les genoux”, “on n’est pas fait pour courir comme ça”.
Le message est clair : la poussette de course, c’est risqué. Courir en poussant une poussette sur des kilomètres, forcément, ça fait des dégâts.
Sauf que personne ne vérifie jamais. On répète, on partage, on s’inquiète. Mais est-ce que quelqu’un a un jour comparé les blessures des coureurs avec poussette et celles des coureurs sans ?
La réponse est oui. Et les résultats vont casser quelques certitudes.
La course avec poussette augmente-t-elle le risque de blessure ?
- Participants249 coureurs pour l’analyse des blessures
- DuréeRétrospective sur les 0 à 3 ans de parentalité
- Publiée dansPLOS ONE
Ce qu’elle montre
19 % des coureurs avec poussette contre 30 % sans poussette ont déclaré une blessure de suruse. Le taux était de 0,19 contre 0,42 blessure pour 1 000 miles.
Ses limites
Étude transversale basée sur des déclarations rétrospectives. Le groupe sans poussette était plus petit et la différence de taux de blessures n’atteignait pas le seuil de significativité fixé à p < 0,05.
Table des matières
“C’est mauvais pour les genoux !”
On la connaît par coeur, cette phrase. Elle revient à chaque sortie, à chaque discussion entre parents sportifs. La poussette de course, dans l’imaginaire collectif, c’est un concentré de problèmes : ça tire sur les épaules, ça déséquilibre la foulée, ça surcharge les articulations.
Bref, c’est le meilleur moyen de se blesser.
Le problème avec les idées reçues, c’est qu’elles sont très faciles à répéter et très difficiles à vérifier. On les accepte parce qu’elles “sonnent vrai”. Un peu comme quand on disait que la créatine tuait les sportifs ou que les jus de fruits étaient bons pour la santé.
255 parents passés au crible
Une équipe de chercheurs de l’université Penn State Berks (Pennsylvanie, Etats-Unis) a décidé de trancher la question. Leur étude, publiée dans la revue scientifique PLOS ONE(1), a analysé les habitudes de course et les blessures de 255 parents coureurs.
L’équipe était composée de Houn “Grace” Kim, Andrew Friesen et Allison Altman-Singles, professeure de kinésiologie (la science du mouvement humain) et d’ingénierie mécanique.
Le protocole : comparer les blessures de suruse (ce sont les blessures causées par la répétition du même geste, comme les tendinites, les périostites ou les fractures de fatigue) entre deux groupes de parents :
- 196 qui couraient régulièrement avec une poussette ;
- 53 qui couraient sans poussette (le groupe de comparaison).
Pour participer, il fallait courir au moins 8 kilomètres par semaine avant de devenir parent et avoir eu un enfant de moins de 3 ans au cours des vingt dernières années.
La question était simple : est-ce que pousser une poussette en courant augmente le risque de se blesser ?
Le résultat que personne n’attendait
C’est là que ça devient intéressant.
Vrai ou faux ?
Courir avec une poussette augmente forcément le risque de blessure.
C’est faux.
Faux. Dans cette étude, les coureurs avec poussette ont déclaré moins de blessures de suruse que ceux sans poussette. Mais l’étude est observationnelle et ne permet pas de prouver que la poussette est responsable de cette différence.
Dans le groupe sans poussette, 30 % des coureurs ont déclaré au moins une blessure de suruse.
Dans le groupe avec poussette ? Seulement 19 %.
Oui, c’est bien l’inverse de ce qu’on imaginait. Les coureurs avec poussette se blessent moins. Pas un peu moins : beaucoup moins.
Quand on rapporte les blessures au nombre de kilomètres parcourus, l’écart se creuse encore : le taux de blessure des coureurs avec poussette est 55 % inférieur pour 1 000 miles courus (environ 1 600 km). Les coureurs avec poussette affichent 0,19 blessure pour 1 000 miles, contre 0,42 pour ceux qui courent sans.
Et ce n’est pas parce qu’ils couraient moins. C’est même le contraire. Entre 6 et 12 mois d’âge de l’enfant, les parents avec poussette ont couru 34 % de kilomètres en plus que les autres. Plus de kilomètres, moins de blessures.
Les blessures multiples (trois blessures ou plus) étaient aussi plus fréquentes chez les coureurs sans poussette : 29 % contre 11 % dans le groupe avec poussette.
Pourquoi la poussette protège les articulations
Un amortisseur sur roues
L’explication est mécanique et assez simple à comprendre.
Quand on court avec une poussette, on appuie naturellement sur le guidon. Ce geste, qui paraît anodin, a un effet direct : il transfère une partie des forces d’impact vers les roues de la poussette, au lieu de les faire absorber par les jambes et les articulations.
Allison Altman-Singles, responsable de l’étude, l’explique simplement : “En courant avec une poussette, on appuie sur le guidon, ce qui retire une partie de la force verticale. Le corps est un peu allégé. Ce changement réduit le stress sur les articulations portantes et pourrait expliquer pourquoi on observe moins de blessures, surtout au niveau des genoux.”
En clair : à chaque foulée, une partie du choc est absorbée par la poussette au lieu de remonter dans les tibias, les genoux et les hanches. Moins d’impact, moins de blessures.
Un régulateur de rythme naturel
La poussette a un autre effet inattendu : elle empêche de courir trop vite. Pousser un poids oblige à maintenir un rythme plus régulier et une cadence constante. C’est exactement ce que les spécialistes de la course recommandent pour éviter les blessures de suruse.
La poussette agit donc à la fois comme un amortisseur et comme un frein naturel contre la surcharge des articulations.
Une blessure résiste : la fasciite plantaire
Malgré cette protection, une blessure revient dans les deux groupes avec quasiment la même fréquence : la fasciite plantaire. C’est une inflammation du tissu épais situé sous le pied, entre le talon et les orteils. Très douloureuse et très fréquente chez les coureurs.
Elle touche 15 % des coureurs avec poussette et 16 % des coureurs sans. Pratiquement aucune différence.
Pourquoi la poussette ne protège pas contre cette blessure en particulier ? Les chercheurs pointent une cause qui n’a rien à voir avec la mécanique de course : les changements hormonaux liés à la grossesse et au post-partum. L’augmentation des oestrogènes et de la progestérone réduit la souplesse des tissus qui soutiennent la voûte plantaire (ces tissus sont appelés tissus conjonctifs). La poussette ne peut rien contre la biologie.
A noter : 90 % des participants du groupe poussette étaient des femmes, toutes mères biologiques, ce qui renforce cette hypothèse hormonale.
Ce que l’étude suggère
- Moins de coureurs blessés dans le groupe poussette
- Taux observé de 0,19 contre 0,42 blessure pour 1 000 miles
- Résultats compatibles avec une modification de la mécanique de course
Ce qu’elle ne permet pas d’affirmer
- Aucune preuve que la poussette prévient les blessures
- Étude transversale basée sur des déclarations
- Groupe sans poussette plus petit
- Différence du taux de blessures non significative au seuil prédéfini
Ce qu’il faut nuancer
Cette étude est sérieuse, mais elle a des limites qu’il faut connaître avant de tirer des conclusions définitives :
- Les données reposent sur les déclarations des participants (pas de suivi médical direct, donc des oublis ou des approximations sont possibles) ;
- Le groupe sans poussette est petit (53 personnes, c’est peu pour des résultats statistiquement solides) ;
- L’étude est rétrospective : certains participants devaient se souvenir de blessures datant de plusieurs années, ce qui peut fausser les résultats ;
- Des facteurs importants n’ont pas été mesurés (type de chaussures, surface de course, intensité d’entraînement, allaitement, naissances supplémentaires pendant la période étudiée) ;
- Le lien observé est une corrélation, pas une preuve de cause à effet (on ne peut pas affirmer avec certitude que c’est la poussette qui réduit les blessures, d’autres facteurs pourraient jouer).
Les chercheurs le disent eux-mêmes : il faudra des études plus larges, avec des capteurs de mouvement et un suivi médical réel, pour confirmer ces résultats.
Ce qu’on retient
La course avec poussette n’est pas le danger qu’on imagine. Les données de cette étude montrent moins de blessures, moins de blessures multiples et un mécanisme biomécanique (c’est-à-dire lié au fonctionnement du corps en mouvement) logique pour l’expliquer.
Ce n’est pas un feu vert pour courir n’importe comment. Les chercheurs recommandent un modèle léger, à trois roues, avec un guidon réglable en hauteur.
Mais la prochaine fois qu’un “expert du dimanche” affirme que la poussette de running détruit les genoux, la science dit exactement le contraire. Et c’est publié dans une revue scientifique.
Avez-vous bien compris l’étude ?
3 questionsQuestion 1 sur 3
Combien de coureurs ont été inclus dans l’analyse des blessures ?
Bonne réponse : B. 249 participants ont été retenus pour l’analyse des blessures : 196 avec poussette et 53 sans.
Question 2 sur 3
Quelle proportion des coureurs avec poussette a déclaré une blessure de suruse ?
Bonne réponse : B. 19 % des coureurs avec poussette ont déclaré une blessure, contre 30 % dans le groupe sans poussette.
Question 3 sur 3
Que peut-on conclure avec certitude ?
Bonne réponse : C. L’étude montre une association, mais sa nature observationnelle ne permet pas d’établir une relation de cause à effet.
Résumé en image

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Sources éditoriales et fact-checking






