Tu as sûrement vu passer ces chaussures de running au look futuriste, avec leur semelle épaisse comme un matelas et leur prix qui pique. On les appelle les “super shoes”. Tous les records du monde de marathon récents ont été battus avec. Sur les lignes de départ des grandes courses, elles sont partout, des coureurs élites jusqu’aux amateurs du dimanche.
Le marketing est imparable : tu enfiles la chaussure, tu cours plus vite, tu récupères mieux, tu avales les kilomètres comme jamais. Le problème, c’est que la science commence à siffler la fin de la récréation.
Une étude toute récente, publiée dans le journal scientifique PM&R(1), vient de mettre les pieds dans le plat. Et les conclusions risquent de ne pas plaire aux marques qui ont fait des fortunes avec ces fameuses chaussures.

Table des matières
Une “super shoe”, c’est quoi au juste ?
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut comprendre ce qu’on a sous les pieds. Une “super shoe” (en français on parle aussi de chaussures à technologie avancée, ou AFT pour Advanced Footwear Technology) repose sur trois ingrédients :
- Une plaque rigide en fibre de carbone insérée dans la semelle, qui agit comme un ressort ;
- Une mousse “nouvelle génération” très épaisse et très réactive, qui restitue beaucoup plus d’énergie qu’une mousse classique ;
- Un design dit “rocker”, c’est, à, dire une semelle galbée qui pousse le pied vers l’avant à chaque foulée.
Le tout promet une chose : courir plus vite en dépensant moins d’énergie. Et sur ce point, la promesse tient. Les études le confirment depuis plusieurs années.
Sauf que voilà… il y a un mais. Et il est de taille.
Les podologues du sport tirent la sonnette d’alarme
Depuis quelques années, les médecins du sport et les kinésithérapeutes voient débarquer dans leurs cabinets des coureurs avec des blessures qu’ils ne voyaient pas, ou peu, avant. Notamment des fractures de fatigue dans le milieu du pied, une zone qui devrait normalement bien encaisser la course.
Coïncidence ? Probablement pas. Mais jusqu’ici, personne n’avait vraiment mis le doigt sur ce qui changeait dans la façon de courir avec ces chaussures.
C’est exactement ce qu’a voulu mesurer une équipe de chercheurs de Mass General Brigham, l’un des plus gros centres hospitaliers universitaires des États-Unis. Et le résultat va peut-être te faire reconsidérer ton prochain achat.
L’étude qui change la donne
Les scientifiques ont recruté 23 coureurs élites en bonne santé : 11 femmes et 12 hommes, tous des spécialistes des longues distances. L’étude est dirigée par le Dr Adam Tenforde, directeur de la médecine du running à Mass General Brigham, et la chercheuse Michelle M. Bruneau.
Chaque coureur a testé trois types de chaussures, dans un ordre tiré au sort pour éviter tout biais :
- Une chaussure neutre classique ;
- Une chaussure légère avec mousse réactive ;
- Une “super shoe” avec mousse très épaisse et plaque rigide intégrée.
Les coureurs ont tourné sur ces trois modèles à trois allures différentes : allure d’entraînement tranquille, allure de tempo (plus soutenue), et allure de course sur 5 km (rapide).
Pendant chaque test, les chercheurs ont passé au crible la mécanique de course : forces appliquées au sol, mouvements du pied, cadence, posture. Tout ce qui peut donner un indice sur le risque de blessure osseuse.
Ce que les chercheurs ont vraiment trouvé
C’est ici que ça devient intéressant. Avec les “super shoes”, plusieurs paramètres bougent par rapport à une chaussure neutre. Et pas dans le bon sens.
Une cadence qui chute
La cadence, c’est le nombre de pas par minute. Plus elle est élevée, plus tes foulées sont courtes et plus l’impact à chaque pas est amorti. Or, avec les “super shoes”, la cadence diminue. Ce qui veut dire que les coureurs allongent leurs foulées sans s’en rendre compte.
Allonger sa foulée à l’excès, dans le jargon on appelle ça l'”overstriding”. Et ce n’est pas une bonne nouvelle pour les os, les tendons et les articulations, qui encaissent des impacts plus violents à chaque appui.
Une voûte plantaire qui s’affaisse plus
Deuxième observation : la voûte plantaire (l’arche naturelle sous le pied) s’affaisse davantage vers l’intérieur dans les “super shoes” que dans les chaussures neutres. Ce phénomène, c’est ce qu’on appelle la pronation excessive. À long terme, il peut tirer sur les tendons et fragiliser les os du milieu du pied.
Une bonne nouvelle dans le tableau
Tout n’est pas noir. Les chercheurs ont aussi noté que les coureurs poussaient moins fort sur la cheville pour décoller du sol avec les “super shoes”. Ce qui pourrait protéger le tendon d’Achille et les muscles du mollet. La plaque carbone et la mousse font en partie le travail à la place du pied.
Le mot qui revient en boucle : fracture de fatigue
Les chercheurs sont clairs : les changements observés sont petits. Pas de quoi te casser un os à la première sortie. Mais répétés à chaque foulée, sur des dizaines de kilomètres par semaine, pendant des mois, ils s’accumulent.
Et ce qu’ils favorisent, c’est ce qu’on appelle une “blessure osseuse de stress” (bone stress injury en anglais). Concrètement : une micro-fissure qui se forme dans l’os parce qu’il subit des contraintes répétées qu’il n’arrive plus à réparer entre deux séances. Si tu continues à t’entraîner dessus, ça peut évoluer en fracture de fatigue, voire en vraie fracture. Et là, tu pars en arrêt forcé pendant des semaines, parfois des mois.
Les zones les plus exposées : le milieu du pied, les métatarses (les longs os entre la cheville et les orteils), parfois le tibia.
“Mais alors, je jette mes chaussures à 250 euros ?”
Non. Et c’est tout l’intérêt de cette étude : elle ne dit pas que les “super shoes” sont à bannir. Elle dit qu’il faut les utiliser intelligemment.
Voici les recommandations qui ressortent des travaux du Dr Tenforde et de son équipe, ainsi que d’autres travaux récents sur le sujet :
- Adapter ton corps progressivement à ces chaussures, ne pas passer de zéro à toutes tes sorties dedans en une semaine ;
- Faire tourner plusieurs paires de chaussures différentes dans ta semaine, c’est ce qu’on appelle la rotation de chaussures ;
- Garder les “super shoes” pour les séances de qualité (compétitions, séances rapides), pas pour tout le volume d’entraînement ;
- Écouter les signaux d’alerte : douleur au milieu du pied, gêne persistante, sensation inhabituelle, ce sont des signes à ne pas ignorer ;
- Consulter un médecin du sport ou un podologue au moindre doute, surtout si tu cumules les kilomètres.
L’autre point que soulèvent les spécialistes, c’est que ces chaussures donnent l’impression de courir avec moins d’effort. Du coup, beaucoup de coureurs se mettent à courir plus vite, plus longtemps, plus souvent. Et c’est cette augmentation soudaine du volume qui multiplie le risque de blessure, autant que la chaussure elle-même.
L’avis des chercheurs en une phrase
Le Dr Adam Tenforde résume bien la situation : ces chaussures apportent des gains de performance réels et excitants, mais elles méritent d’être intégrées avec prudence dans l’entraînement, et la recherche doit continuer pour comprendre comment limiter le risque sur le long terme.
Sa collègue Michelle Bruneau ajoute que la rotation de chaussures et l’adaptation progressive sont probablement les meilleurs outils pour profiter de la performance sans payer la note plus tard.
Ce qu’il faut retenir
Les “super shoes” ne sont pas un piège. Ce ne sont pas non plus la solution miracle vendue par le marketing. Ce sont des chaussures de performance, conçues pour aller vite, qui modifient subtilement ta mécanique de course de plusieurs manières :
- Elles diminuent ta cadence et allongent ta foulée ;
- Elles augmentent l’affaissement de la voûte plantaire ;
- Elles déchargent un peu la cheville mais reportent les contraintes ailleurs.
Petit à petit, ces modifications peuvent fragiliser les os du pied et du membre inférieur. La parade est connue : adaptation progressive, rotation des paires, écoute du corps.
Résumé en image

Sur le même sujet
Sources éditoriales et fact-checking