“Éteins la télé, ça ramollit le cerveau.” On a tous entendu cette phrase au moins une fois. Souvent de la bouche d’un parent ou d’un grand-parent, avec ce ton mi-agacé, mi-prophétique.
Pendant des années, c’était juste une expression. Un truc qu’on disait aux enfants pour les faire bouger.
Et puis une étude est tombée. Publiée dans la revue scientifique Alzheimer’s & Dementia(1), elle a suivi environ 1 700 adultes pendant plus de vingt ans. Ses conclusions risquent de donner raison aux grands-parents du monde entier.
Mais avant d’aller jeter la télé par la fenêtre, il y a un paradoxe dans cette étude que personne n’avait vu venir. Et c’est peut-être la partie la plus importante.

Table des matières
L’étude en question
Les chercheurs de l’Université de Californie du Sud (USC Dornsife) ont exploité les données de l’étude ARIC. Pour ceux qui ne connaissent pas : ARIC, c’est un programme de recherche américain lancé à la fin des années 1980 pour suivre la santé cardiovasculaire et cérébrale de milliers de personnes sur le long terme.
Entre 1987 et 1989, environ 1 712 participants (57 % de femmes, âge moyen de 53 ans) ont répondu à un questionnaire. On leur demandait deux choses simples : à quelle fréquence ils regardaient la télé pendant leur temps libre et combien de temps ils passaient assis au travail.
Plus de vingt ans après, entre 2011 et 2013, ces mêmes personnes ont passé une IRM cérébrale.
C’est là que les choses deviennent intéressantes.
Ce qui se passe dans le cerveau des gros consommateurs de télé
Comparés à ceux qui ne regardaient “jamais” ou “rarement” la télévision, les participants qui déclaraient la regarder “très souvent” présentaient des différences structurelles visibles sur les images du cerveau.
Et pas des petites différences.
On parle de volumes réduits dans des zones bien précises. Des zones que les neuroscientifiques connaissent très bien, car ce sont les premières touchées par la maladie d’Alzheimer.
Mais ce n’est pas tout. Ces mêmes participants avaient aussi davantage de dégâts sur ce qu’on appelle la matière blanche du cerveau. Pour bien comprendre ce que ça signifie, il faut d’abord savoir comment le cerveau est organisé.
La matière blanche : les autoroutes du cerveau
Le cerveau, c’est un réseau. On peut le voir comme un ensemble de villes reliées entre elles par des routes.
La matière grise, ce sont les villes : les centres qui traitent l’information, qui font tourner la mémoire, la réflexion, la vue. La matière blanche, ce sont les autoroutes : les câbles qui permettent à toutes ces villes de communiquer entre elles.
Quand les chercheurs parlent “d’hypersignaux de la matière blanche” (en langage médical : white matter hyperintensities), ce sont des zones abîmées qui apparaissent en surbrillance sur une IRM. En clair : des portions d’autoroute endommagées.
Ces dégâts ne sont pas anodins. Ils sont associés à un risque accru d’AVC (accident vasculaire cérébral), de déclin cognitif et de démence.
Les gros consommateurs de télé en avaient significativement plus que les autres.
Des zones précises touchées
Pour être concret, voici ce que les IRM ont montré chez les personnes qui regardaient la télé “très souvent” :
- Des lobes frontaux plus petits, c’est-à-dire les zones du cerveau qui gèrent la prise de décision et la planification ;
- Des lobes occipitaux réduits, responsables du traitement de ce que l’on voit ;
- Un volume diminué dans les régions dites “signature d’Alzheimer” (les premières à se dégrader quand la maladie apparaît) ;
- Un volume plus élevé d’hypersignaux de la matière blanche, signe de maladie des petits vaisseaux cérébraux.
Ces différences restaient visibles même après que les chercheurs aient pris en compte l’activité physique, le diabète, l’indice de masse corporelle, le tabac et la consommation d’alcool.
En d’autres termes : ce n’est pas parce que les gros consommateurs de télé faisaient moins de sport ou fumaient plus que leur cerveau était plus petit. L’association existait indépendamment de ces facteurs.
Le paradoxe que personne n’attendait
Voici maintenant la partie la plus surprenante de cette étude.
Si le problème était simplement “rester assis”, alors toutes les personnes sédentaires devraient montrer les mêmes résultats. Logique.
Sauf que les chercheurs ont aussi regardé les participants qui passaient beaucoup de temps assis au travail. Et là, c’est l’inverse qui se produit.
Ces personnes avaient des lobes frontaux et occipitaux plus grands. Et moins de dégâts sur la matière blanche.
En clair : rester assis à un bureau toute la journée était associé à un cerveau en meilleure santé que rester assis devant la télé.
Le Pr David Raichlen, co-auteur senior de l’étude et professeur de sciences biologiques et d’anthropologie à l’USC Dornsife, le résume en une phrase : “Pendant des années, on s’est concentrés sur le temps que les gens passent assis. Nos résultats suggèrent qu’il faudrait aussi s’intéresser à ce qu’ils font pendant qu’ils sont assis.”
Pourquoi la télé serait pire que le travail de bureau ?
La réponse tiendrait dans un seul concept : la stimulation cognitive.
Travailler à un bureau (même assis) sollicite le cerveau en permanence. Résolution de problèmes, concentration, prise de décisions, interactions avec des collègues… Le cerveau est actif. Ses réseaux neuronaux sont sous tension, le flux sanguin circule dans les zones mobilisées.
Devant la télé, c’est l’opposé. Le cerveau reçoit des images et du son passivement. Pas de problème à résoudre, pas de décision à prendre, pas de réflexion à mener. Le cerveau tourne au ralenti.
Sur une période de vingt ans, cette différence de sollicitation pourrait expliquer les écarts de volume cérébral observés.
Les hommes seraient plus vulnérables
Autre découverte de l’étude : en séparant les données par sexe, la majorité des changements cérébraux (positifs comme négatifs) étaient observés chez les hommes.
Les raisons ne sont pas encore établies. Les chercheurs avancent plusieurs pistes :
- Des différences cardiovasculaires liées au sexe biologique ;
- Un possible rôle protecteur des oestrogènes ;
- Des habitudes de visionnage qui diffèrent entre hommes et femmes.
Ce point reste à approfondir dans de futures recherches.
Ce que cette étude ne dit pas
Il serait malhonnête de ne pas mentionner les limites de ce travail. Deux points importants.
D’abord, les habitudes télévisuelles étaient déclarées par les participants eux-mêmes, pas mesurées par un appareil. Quelqu’un qui dit regarder la télé “très souvent” peut avoir une définition très personnelle de ce que “très souvent” signifie.
Ensuite (et c’est le point clé) : aucune IRM n’a été réalisée au début de l’étude, en 1987. On ne peut donc pas affirmer avec certitude que le cerveau de ces personnes a rétréci au fil du temps à cause de la télé. Il est possible que des personnes ayant naturellement un volume cérébral plus petit aient été davantage portées vers la télévision.
Corrélation n’est pas causalité. C’est un rappel fondamental en science, et les auteurs eux-mêmes le soulignent.
Dernier élément : l’étude a débuté en 1987. À cette époque, regarder la télé signifiait un poste cathodique et des programmes en direct. Pas du streaming à la demande, pas de binge-watching sur tablette ou smartphone. Les résultats sont-ils transposables à nos usages actuels ? Cette question reste ouverte.
Ce qu’il faut retenir
Cette étude ne dit pas que la télévision “détruit” le cerveau. Ce serait un raccourci. Elle dit que chez environ 1 700 personnes suivies sur plus de vingt ans, celles qui regardaient la télé très souvent présentaient des structures cérébrales plus petites dans des zones liées à la mémoire, à la prise de décision et à la vision.
Le vrai message est ailleurs. Ce n’est pas “il faut arrêter de s’asseoir”. C’est : ce que l’on fait pendant que l’on est assis compte probablement autant que le fait d’être assis.
Lire, écrire, jouer aux échecs, résoudre des puzzles, apprendre une langue… toutes ces activités sédentaires semblent avoir un effet très différent de celui de la télévision sur la santé cérébrale.
Natan Feter, auteur correspondant de l’étude et chercheur postdoctoral à l’USC Dornsife, conclut : “On encourage souvent les gens à ne pas rester trop longtemps assis. Mais les experts devraient aussi s’intéresser aux activités pratiquées en position assise, car elles semblent avoir des effets distincts sur la santé cérébrale.”
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Sources éditoriales et fact-checking
