La radiothérapie abdominale détruit les cellules cancéreuses. Elle détruit aussi les cellules saines de l’intestin grêle.
Nausées, diarrhées, infections. Dans les cas les plus graves, des complications mortelles. Ces dégâts collatéraux obligent souvent les médecins à réduire les doses de rayonnement, au détriment de l’efficacité du traitement contre la tumeur.
C’est l’un des dilemmes les plus courants en oncologie. Et jusqu’ici, aucune solution fiable n’existait.
Une étude préclinique vient pourtant de mettre en évidence un mécanisme de protection. Pas un nouveau médicament. Pas une technologie de pointe. Une bactérie intestinale, activée par un jeûne de 24 heures.
Table des matières
100 % contre 0 %
L’étude a été publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences(1) par une équipe du MD Anderson Cancer Center (Université du Texas), co-dirigée par Helen Piwnica-Worms, professeure d’oncologie radiologique expérimentale, et Kunal Rai, professeur de médecine génomique.
Deux groupes de souris. Même dose élevée de rayonnement abdominal (11,5 Gy). Un seul paramètre change : un groupe avait jeûné 24 heures avant l’irradiation, l’autre avait mangé normalement.
Toutes les souris nourries sont mortes en 7 à 9 jours.
Toutes les souris à jeun ont survécu pendant les 30 jours de l’étude.
Le chiffre est brutal. Mais le jeûne seul ne l’explique pas.
Le complice inattendu
L’équipe a analysé la flore intestinale des deux groupes. Chez les souris à jeun, une bactérie était présente en quantité nettement supérieure : Akkermansia muciniphila (AKK). Ce micro-organisme vit naturellement dans l’intestin et se nourrit du mucus produit par la paroi digestive.
Pour vérifier son rôle, les chercheurs ont éliminé AKK à l’aide d’antibiotiques, puis fait jeûner les souris. Le taux de survie est tombé à 50 %.
Ils ont ensuite réintroduit AKK par gavage. Retour à 100 %.
Dernière vérification : administrer AKK à des souris nourries normalement, sans jeûne. Aucun effet protecteur.
Il faut les deux, le jeûne et la bactérie. L’un sans l’autre ne fonctionne pas.
Comment le jeûne nourrit cette bactérie
Le jeûne augmente le nombre de cellules caliciformes dans l’intestin grêle. Ce sont les cellules qui produisent le mucus protecteur de la paroi intestinale.
Davantage de cellules caliciformes signifie davantage de mucus. Et davantage de mucus signifie plus de nourriture pour AKK, qui prolifère.
Mais ce n’est pas la bactérie en elle-même qui protège. C’est ce qu’elle fabrique.
Ce que produit AKK dans l’intestin
En dégradant le mucus, AKK produit un acide gras à chaîne courte appelé propionate. C’est une petite molécule issue de la fermentation bactérienne.
Les “bobines” de l’ADN
Le propionate, associé au bêta-hydroxybutyrate (un métabolite que le corps produit naturellement pendant le jeûne), agit sur des protéines appelées histones. Pour comprendre leur rôle, il suffit de les imaginer comme des bobines autour desquelles l’ADN s’enroule dans chaque cellule.
Quand l’enroulement est serré, les gènes sont “fermés” : la cellule ne peut pas les lire. Le propionate ajoute de petites étiquettes chimiques (des groupes acétyles) sur ces bobines, ce qui desserre l’enroulement et rend certains gènes accessibles.
En clair : l’ADN reste identique, mais son mode d’emploi change. C’est ce qu’on appelle un changement épigénétique.
Et ce ne sont pas n’importe quels gènes qui s’ouvrent. Ce sont ceux liés à la régénération et aux cellules souches.
Des cellules en veille, prêtes à reconstruire
Ces modifications créent une population de cellules que les chercheurs ont baptisées “cellules de persistance amorcées” (primed persister cells). Elles portent des marqueurs de cellules souches et de régénération (Clu+ et Olfm4+).
Tant que l’intestin est intact, ces cellules ne font rien. Elles attendent.
Quand l’irradiation frappe, elles s’activent, se multiplient et reconstruisent la muqueuse intestinale. Plus elles sont nombreuses avant l’impact, plus la régénération est rapide.
Le jeûne ne répare rien. Il place une équipe de secours en position de veille. L’irradiation déclenche l’alerte.
Ce que cette étude pourrait changer
Il faut le préciser : cette recherche a été menée sur des souris, pas sur des humains. Aucune recommandation thérapeutique n’en découle à ce stade.
Mais si le mécanisme se confirme chez l’humain, les applications seraient directes :
- Des thérapies microbiennes à base d’Akkermansia muciniphila ;
- L’utilisation du propionate comme agent protecteur avant irradiation ;
- Des protocoles de jeûne encadré avant radiothérapie abdominale (cancers du pancréas, colorectal, gynécologiques) ;
- La possibilité d’augmenter les doses de rayonnement sans détruire les tissus sains.
“Le jeûne n’est pas toujours réalisable pour les patients atteints de cancer”, souligne Kunal Rai, co-auteur de l’étude. “Ce travail ouvre d’autres voies potentielles, que ce soit par des microbes ciblés, leurs métabolites ou des interventions alimentaires.”
Helen Piwnica-Worms résume le principe : “Le jeûne prépare les cellules intestinales à répondre plus vite après une lésion. Un peu comme un plan de préparation aux urgences.”
Les limites à retenir
- L’étude porte sur un seul modèle animal, des souris mâles C57BL/6J ;
- Le jeûne testé est strict : 24 heures sans nourriture, eau uniquement ;
- AKK sans jeûne ne produit aucun effet protecteur ;
- Les effets sur d’autres tissus sensibles (moelle osseuse par exemple) restent à explorer.
Personne ne devrait modifier son alimentation avant un traitement anticancéreux sur la base de ces seuls résultats. Des essais cliniques seront nécessaires avant toute application en médecine.
Résumé en image

Sur le même sujet
- Jeûne intermittent : que reste-t-il des kilos perdus un an après ?
- Régime 5:2 : une nouvelle approche prometteuse pour le diabète de type 2
- Les vérités cachées derrière les mythes du jeûne intermittent
- Après 60 ans, le jeûne intermittent ne fait pas ce que vous croyez
- Jeûne intermittent : ce détail change tout selon la science
- Le jeûne ne sert à rien (ou presque) : ce qui compte vraiment, c’est l’après
- Jeûne intermittent : voici l’horaire le plus bénéfique selon la science
- Peut-on boire du café pendant un jeûne intermittent ?
- Sauter le petit-déjeuner : le cerveau garde toute sa vivacité
- Le jeûne intermittent, une clé pour préserver sa santé intestinale en vieillissant ?
- Le jeûne intermittent : un danger pour le cœur ? L’étude controversée
- Jeûne intermittent et athérosclérose : les résultats prometteurs d’une étude
- Le jeûne intermittent limite-t-il la prise de force et de muscle ?
- Combien de poids peut-on perdre en 6 mois avec le régime cétogène et le jeûne intermittent ?
Sources éditoriales et fact-checking

