Ce que mesure l’analyse
L’ammoniaque, ou ion ammonium, est un déchet azoté produit surtout par la dégradation des protéines : dans l’intestin par les bactéries, mais aussi dans les muscles et les reins. À forte concentration, il est toxique pour le cerveau. Le foie le neutralise en le transformant en urée, éliminée ensuite par les urines : c’est le cycle de l’urée.
L’ammoniémie monte donc quand le foie ne fait plus ce travail, quand le sang venu de l’intestin contourne le foie, ou quand une enzyme du cycle de l’urée manque, dans des maladies génétiques rares (Häberle et al., 2012).
Les muscles en produisent aussi beaucoup lors d’un effort intense. Cet ammoniac vient de la dégradation de l’AMP, un dérivé de l’ATP, surtout dans les fibres rapides (Mutch et Banister, 1983).
Comment se passe le prélèvement
C’est l’une des analyses les plus délicates à prélever. Le tube, le plus souvent EDTA, doit être placé dans la glace et apporté sans délai au laboratoire (Unilabs ACM Bio). À Oxford, il doit être centrifugé et analysé dans l’heure (Oxford University Hospitals).
La raison : l’ammoniaque continue de se former dans le tube. Dans une étude de Clinical Chemistry, la hausse atteignait 3,9 µmol/L par heure à 0 °C, mais 25,2 µmol/L par heure à 37 °C (da Fonseca-Wollheim, 1990). Un laboratoire universitaire allemand rapporte ainsi un patient à 167 µmol/L sur un tube non refroidi, puis à 37 µmol/L sur un tube correctement placé dans la glace (Université de Rostock).
D’autres pièges existent. Les globules rouges contiennent environ trois fois plus d’ammoniaque que le plasma : une hémolyse fausse le résultat vers le haut. Le tabac, chez le patient comme chez le préleveur, peut aussi l’augmenter (notice Thermo Fisher). Évitez de serrer le poing pendant la prise de sang (AASLD), et ne faites pas d’effort intense avant : même les pleurs d’un nourrisson peuvent élever le chiffre. L’ammoniémie est aussi plus élevée après un repas qu’à jeun (SSIEM).
Comment lire le résultat
L’ammoniémie s’exprime en micromoles par litre (µmol/L). Les repères varient beaucoup selon la méthode. Le laboratoire d’Oxford, qui utilise une méthode enzymatique à la glutamate déshydrogénase, retient moins de 50 µmol/L chez l’adulte, l’enfant et le nourrisson, moins de 100 µmol/L chez le nouveau-né à terme et moins de 150 µmol/L chez le prématuré.
Mayo Clinic Laboratories retient 30 µmol/L au plus (Mayo Clinic Laboratories). Le référentiel français d’enseignement de l’internat en pharmacie indique 25 à 40 µmol/L (CSCIP, 2009). Des recommandations espagnoles définissent l’hyperammoniémie au-delà de 110 µmol/L chez le nouveau-né et de 50 µmol/L ensuite (Bélanger-Quintana et al., 2022).
Ce qui compte vraiment
Un résultat élevé et inattendu doit d’abord faire suspecter un problème de prélèvement. Chez un nouveau-né, les recommandations européennes sur les maladies du cycle de l’urée conseillent d’écarter une erreur entre 80 et 150 µmol/L, et de refaire immédiatement le dosage au-delà de 150 µmol/L (Häberle et al., 2012).
Ce que dit la science
Le dosage est recommandé dans les maladies du cycle de l’urée, où il guide l’urgence chez l’enfant. Niveau de preuve : validé, avec des limites importantes.
Dans la cirrhose, son intérêt est plus discuté. Les recommandations américaines et européennes de 2014 sur l’encéphalopathie hépatique, une atteinte du cerveau liée à la maladie du foie, sont nettes : une ammoniémie élevée seule n’apporte aucune valeur pour le diagnostic, la gravité ou le pronostic. Une valeur normale chez un patient suspect doit en revanche faire reconsidérer le diagnostic (Vilstrup et al., 2014). Mayo Clinic Laboratories rappelle aussi que le taux suit mal la gravité des troubles.
Les autres causes d’élévation sont nombreuses : certains médicaments comme l’acide valproïque, un saignement digestif, une infection urinaire par des bactéries productrices d’uréase ou une alimentation par perfusion (Häberle et al., 2012 ; Taneja et Jasuja, 2019).
Côté sport, la hausse est forte mais passagère. Après des sprints de 15 à 45 secondes sur vélo, l’ammoniémie atteignait en moyenne 121 à 134 µmol/L chez des sujets entraînés (Itoh et Ohkuwa, 1991). En natation, le pic survenait 2 à 8 minutes après l’effort (Ring et al., 1999). Après un sprint, la hausse était 35 % plus faible chez les femmes que chez les hommes (Esbjörnsson-Liljedahl et Jansson, 1999).
Les analyses à associer
- Ammoniac à l’effort : la version de l’analyse conçue pour explorer le muscle à l’exercice ;
- Urée : produit final du cycle qui neutralise l’ammoniaque ;
- Taux de prothrombine : renseigne sur la capacité du foie à fabriquer des protéines ;
- Profil des acides aminés plasmatiques : oriente vers une maladie du cycle de l’urée.
À retenir
- L’ammoniémie reflète la capacité du foie à transformer l’ammoniaque en urée ;
- Le prélèvement est délicat : tube dans la glace, analyse rapide, ni poing serré ni tabac ;
- Un effort intense ou un repas récent font monter le chiffre ;
- Un résultat élevé et inattendu doit d’abord faire suspecter une erreur de prélèvement ;
- Dans la cirrhose, une valeur élevée isolée ne suffit pas à affirmer une encéphalopathie.