Ce que mesure l’analyse
Le plasma est électriquement neutre : il contient autant de charges positives que de charges négatives. Pourtant, quand on additionne les ions mesurés en routine, le compte ne tombe pas juste. Le sodium dépasse la somme du chlore et des bicarbonates.
Cet écart, le trou anionique, correspond aux ions négatifs que l’ionogramme ne mesure pas : surtout l’albumine, mais aussi les phosphates, les sulfates et les acides organiques. Quand un acide s’accumule, comme l’acide lactique ou les corps cétoniques, il consomme des bicarbonates et le trou anionique s’élargit.
Le calcul le plus courant est : sodium moins chlore et bicarbonates. Certains laboratoires ajoutent le potassium au sodium, ce qui augmente le résultat d’environ 4 points (Higgins, 2009). Vérifiez donc la formule de votre compte rendu.
Comment se passe le prélèvement
Il n’y a pas de prélèvement spécifique : le trou anionique se calcule à partir de l’ionogramme d’une prise de sang. Il hérite donc de ses pièges. Un tube mal rempli fait baisser les bicarbonates par perte de CO2 (Herr et Swanson, 1992), ce qui élargit faussement le trou anionique.
Signalez un traitement par lithium, un médicament contenant du bromure ou une prise massive d’aspirine. Ces substances faussent le chlore ou les charges mesurées et abaissent le trou anionique, parfois jusqu’à une valeur négative (Wiederkehr et al., 2021).
Comment lire le résultat
Le trou anionique s’exprime en millimoles par litre (mmol/L). Ses valeurs de référence ont beaucoup changé. Avec les anciennes méthodes, elles allaient de 8 à 16 mmol/L. L’arrivée des électrodes sélectives les a abaissées, jusqu’à 3 à 11 mmol/L dans un laboratoire américain (Winter et al., 1990). Une revue de référence donne une moyenne d’environ 6 mmol/L avec ces électrodes (Kraut et Madias, 2007).
Aujourd’hui, Michigan Medicine Laboratories retient 2 à 13 mmol/L pour le calcul sans potassium (Michigan Medicine), Marshfield Labs 2 à 16 mmol/L. Avec le potassium, les valeurs habituelles sont plus hautes, autour de 12 à 20 mmol/L selon Higgins.
Corriger par l’albumine
L’albumine est le principal ion non mesuré. Quand elle baisse, le trou anionique baisse aussi, d’environ 2,3 mmol/L pour chaque baisse de 10 g/L selon Kraut et Madias. Une acidose peut alors passer inaperçue. Figge et ses collègues ont proposé de corriger le trou anionique en ajoutant 0,25 fois l’écart entre l’albumine normale et l’albumine mesurée, en g/L (Figge et al., 1998).
Ce qui compte vraiment
Le trou anionique se lit surtout quand les bicarbonates sont bas. Élevé, il évoque l’accumulation d’un acide. Le moyen mnémotechnique GOLD MARK en résume les causes : glycols comme l’éthylène glycol, 5-oxoproline, L-lactate, D-lactate, méthanol, aspirine, insuffisance rénale et cétoacidose (Mehta et al., 2008). Normal, il oriente plutôt vers une perte de bicarbonates, par exemple une diarrhée.
Un trou anionique bas a aussi un sens. Après les erreurs de mesure, l’albumine basse en est la cause la plus fréquente. Un myélome à IgG, le lithium ou le bromure peuvent l’abaisser (Kraut et Madias, 2007), tout comme un calcium ou un magnésium très élevés (Manuel MSD).
Ce que dit la science
Le trou anionique est utilisé partout, mais ses limites sont connues : ses valeurs varient beaucoup selon les méthodes et les populations, rappellent Kraut et Madias. Niveau de preuve : courant.
Pour repérer un trouble mixte, certains comparent la hausse du trou anionique à la baisse des bicarbonates. Dans l’acidose lactique sans autre trouble, ce rapport se situe autour de 1,6 à 1,8 (Kraut et Madias, 2007). Mais il varie beaucoup d’une personne à l’autre et doit être interprété avec prudence (Rastegar, 2007).
Chez le sportif
Après une course épuisante d’environ une minute, le lactate sanguin atteignait en moyenne 12,5 mmol/L chez des coureurs d’endurance et 16,7 mmol/L chez des sprinteurs, avec un pH descendu jusqu’à 7,065. Le trou anionique augmentait même plus que le lactate (Medbø et Sejersted, 1985). Après quatre sprints de 30 secondes, le lactate plasmatique montait jusqu’à 21 mmol/L (Lindinger et al., 1992). Quatre jours d’entraînement militaire simulé ont aussi augmenté le trou anionique (Næss et al., 2025).
Les analyses à associer
- Bicarbonates : le trou anionique se lit surtout quand ils sont bas ;
- Lactate sanguin : dit si l’acide lactique explique la hausse ;
- Albumine : une albumine basse abaisse le trou anionique ;
- Corps cétoniques sanguins : recherchent une acidocétose.
À retenir
- Le trou anionique estime les ions négatifs non mesurés, surtout l’albumine et certains acides ;
- Ses valeurs dépendent de la formule et de l’automate : lisez l’intervalle de votre compte rendu ;
- Élevé avec des bicarbonates bas, il oriente vers l’accumulation d’un acide ;
- Une albumine basse peut masquer une acidose ;
- Un effort très intense le fait monter pendant quelques heures.