Minuit passé. Le réveil sonnera tôt, vous le savez. Vous savez aussi que vous devriez déjà dormir. Et pourtant, vous restez. Pas pour finir une série, pas pour répondre à un dernier message : pour rester encore un peu avec les autres.
Le réflexe, c’est d’accuser l’écran ou le travail. Des chercheurs de Singapour ont voulu vérifier ce qui se passe vraiment, soir après soir, là où l’on vit en groupe.
Ce qu’ils ont découvert ne se règle pas avec un mode nuit. Le coupable ne se trouve pas dans votre poche. Il se trouve dans votre tête, et il porte un nom.
Table des matières
Un comportement qui a déjà un nom
Les psychologues parlent de procrastination du coucher. Le terme a été proposé par une équipe de l’université d’Utrecht, aux Pays-Bas, dans la revue Frontiers in Psychology1. Il désigne une situation précise : vous vous couchez plus tard que prévu alors que rien ne vous y oblige. Pas de bébé qui pleure, pas de garde de nuit. Juste un « encore cinq minutes » qui s’étire.
Les premiers travaux le reliaient à un manque d’autorégulation, c’est-à-dire la difficulté à faire ce que l’on avait soi-même prévu. La nouvelle étude change d’angle : et si l’on repoussait son coucher non par faiblesse, mais pour ne pas lâcher le groupe ?
Deux montres au poignet pendant deux semaines
L’équipe de Joshua Gooley, chercheur en neurosciences à la Duke-NUS Medical School de Singapour, a suivi 104 étudiants (dont 59 femmes) vivant dans une résidence universitaire, en pleine période de cours. Les résultats ont été publiés dans la revue SLEEP2.
Chaque participant a été suivi de trois façons :
- Un actimètre : une montre qui enregistre les mouvements du poignet pour estimer l’heure d’endormissement et la durée du sommeil ;
- Une balise de proximité : elle repère quand deux participants se trouvent près l’un de l’autre, donc à quelle heure chacun a quitté ses amis ;
- Un carnet quotidien : chaque jour, les étudiants notaient s’ils avaient retardé leur coucher pour voir quelqu’un, et avec qui.
Les chercheurs ont aussi mesuré le besoin d’appartenance de chaque étudiant avec un questionnaire de psychologie, la Need to Belong Scale. Il évalue à quel point une personne a besoin de se sentir acceptée et intégrée dans un groupe.
Le besoin d’appartenance pousse-t-il les étudiants à retarder leur coucher ?
- Participants104 étudiants en résidence universitaire, dont 59 femmes
- Durée2 semaines
- Publiée dansSLEEP (résumé de congrès)
Ce qu’elle montre
Environ 1 heure de sommeil en moins (0,97 h) les veilles de cours où le coucher est retardé pour voir d’autres étudiants.
Ses limites
Résumé de congrès et non article complet, une seule résidence, suivi court, étude d’observation qui ne prouve pas de lien de cause à effet.
Près d’une heure de sommeil envolée
Avant de découvrir les chiffres, testez votre intuition.
Vrai ou faux ?
Repousser son coucher pour voir des amis ne coûte que quelques minutes de sommeil.
C’est faux.
Dans cette étude, les veilles de cours où ils retardaient leur coucher pour passer du temps avec d’autres, les étudiants dormaient environ une heure de moins.
Premier constat : les veilles de cours où les étudiants repoussaient leur coucher pour passer du temps avec d’autres, en chair et en os, ils dormaient environ une heure de moins. Exactement 0,97 heure, soit près de 58 minutes perdues sur une seule nuit.
Deuxième constat, plus troublant : ces soirs-là, l’heure du coucher suivait de très près l’heure à laquelle les étudiants avaient quitté la personne qui les avait retenus. La corrélation entre les deux, qui va de 0 (aucun lien) à 1 (lien parfait), s’approche nettement du maximum.
Tout se passe comme si ce n’était pas la fatigue qui donnait le signal du coucher, mais le départ de l’autre.
Le profil de ceux qui veillent
Restait à comprendre pourquoi certains se laissent embarquer et pas d’autres. Les chercheurs ont dessiné le réseau des « veilleurs » : qui retarde le coucher de qui.
Les étudiants présents dans ce réseau avaient un besoin d’appartenance nettement plus élevé que les autres. L’écart mesuré (un « d de Cohen » de 0,63, un indicateur qui exprime la taille d’une différence entre deux groupes) correspond à une différence moyenne à forte, bien visible.
Ce besoin permettait aussi de prédire quels liens se formaient dans ce réseau. Plus un étudiant avait besoin de se sentir intégré, plus il avait de chances de faire partie de ces soirées qui s’étirent.
Pourquoi c’est une petite révolution
Joshua Gooley le dit sans détour : à sa connaissance, c’est la première fois qu’une étude désigne le besoin d’appartenance comme un moteur possible de ces couchers tardifs et des nuits trop courtes.
Le chercheur rappelle que l’on accuse volontiers les écrans ou le travail. Or, selon lui, les besoins sociaux peuvent peser tout aussi lourd, surtout quand on vit en groupe.
Ce détail change la façon de voir le problème. S’il vient d’un besoin profond, et non d’un manque de volonté, les consignes du type « fixez-vous une heure de coucher » risquent de rater leur cible. On ne lutte pas contre l’envie d’être accepté avec une alarme sur son téléphone.
Les limites à garder en tête
Avant d’en tirer des conclusions définitives, quelques précautions s’imposent :
- Il s’agit d’un résumé de congrès, publié en supplément d’une revue, et non d’un article scientifique complet ;
- L’échantillon reste modeste : 104 étudiants d’une seule résidence universitaire ;
- Le suivi n’a duré que deux semaines ;
- L’étude observe des associations : elle ne prouve pas que le besoin d’appartenance provoque à lui seul le coucher tardif.
Ce qu’il faut vraiment retenir
On ne veille pas toujours parce qu’on n’arrive pas à décrocher d’un écran. Parfois, on veille simplement parce qu’on a besoin d’être avec les autres, et que partir le premier coûte plus cher qu’une heure de sommeil.
Ce prix n’a pourtant rien d’anodin. L’Académie américaine de médecine du sommeil recommande aux adultes de dormir au moins sept heures par nuit, de façon régulière, selon un consensus publié dans la revue SLEEP3. Une heure en moins, c’est une part importante de ce minimum qui disparaît en une soirée.
Le vrai levier n’est donc peut-être pas le téléphone posé sur la table de nuit, mais l’heure à laquelle le groupe se sépare. Les auteurs estiment d’ailleurs que leurs résultats pourraient aider à penser les solutions pour mieux dormir à l’échelle du groupe.
Et vous ?
Vous arrive-t-il de repousser l’heure du coucher pour rester avec d’autres personnes ?
Votez pour voir les réponses des autres lecteurs.
La prochaine fois que vous regarderez l’heure à une heure du matin, posez-vous la bonne question : est-ce que je reste parce que je n’ai pas sommeil, ou parce que je n’ai pas envie de partir le premier ?
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Sources éditoriales et fact-checking3 sources vérifiées3 études






