Et si tout ce que les bodybuilders pratiquent depuis quarante ans pour se présenter sur scène reposait, pour partie, sur des croyances héritées d’une époque révolue ? Imaginez : couper l’eau, supprimer le sel, charger le potassium, surdoser la vitamine C… toute une liturgie transmise de coach en coach, présentée comme la clé d’un physique sec et plein le jour J. Pourtant, une étude britannique publiée dans la revue Sports(1) a interrogé des compétiteurs de fédérations naturelles et a comparé leurs pratiques aux principes physiologiques validés. Le résultat dérange : plusieurs des stratégies les plus populaires pourraient, en réalité, dégrader l’apparence du compétiteur le jour de la compétition.
Avant de découvrir ce que la science recommande vraiment et ce qu’il faudrait, à l’inverse, abandonner sans regret, il faut comprendre ce qu’est cette fameuse “peak week” et pourquoi elle pose tant de questions.

Table des matières
Qu’est-ce que la “peak week” en bodybuilding ?
La “peak week” désigne la dernière semaine avant une compétition de bodybuilding. C’est une phase où le compétiteur ajuste son alimentation, son hydratation et son entraînement pour arriver sur scène avec le meilleur rendu visuel possible : muscles pleins, peau fine, vascularisation marquée et silhouette dessinée.
L’idée est simple sur le papier : pendant des mois, l’athlète a perdu du gras grâce à un régime strict ; il s’agit maintenant de mettre en valeur le travail accompli en jouant sur des paramètres très précis dans les jours qui précèdent la pesée. Le souci, c’est que la quasi-totalité de ces paramètres relève davantage de la tradition orale que d’études scientifiques bien menées.
Une étude qui décortique les habitudes des compétiteurs
Les chercheurs Chappell et Simper ont distribué un questionnaire de 34 items à 81 compétiteurs (59 hommes et 22 femmes) participant aux qualifications du championnat de la British Natural Bodybuilding Federation en 2017 et au championnat britannique 2016. Tous ces athlètes évoluent dans un cadre strictement naturel, c’est-à-dire sans recours à des substances dopantes.
Les questions portaient sur l’entraînement, la nutrition, l’évolution du poids, l’hydratation et la supplémentation. Des espaces étaient également laissés libres pour des réponses qualitatives, afin de capturer le raisonnement de chacun.
Le constat est massif : 93,8 % des participants utilisent une stratégie de “peak week” (pendant la semaine et/ou le jour de la compétition). Autrement dit, presque tout le monde modifie quelque chose. Mais que font-ils, exactement ?
Les principales stratégies utilisées par les bodybuilders
L’étude met en évidence plusieurs grandes catégories de manipulations. En voici la liste, telle qu’elle ressort des réponses :
- Charge en glucides (la fameuse “carb-load”) : utilisée par 57,6 à 95,5 % des compétiteurs ;
- Manipulation de l’eau (restriction et/ou surcharge) : utilisée par 64,4 à 68,2 % d’entre eux ;
- Manipulation du sodium (restriction ou surcharge) : nettement plus rare ;
- Mégadoses de vitamine C : pratiquée par environ un quart des participants seulement ;
- Maintien d’une alimentation strictement identique : 6,2 % des compétiteurs uniquement.
Le jour de la compétition, l’usage de glucides à index glycémique élevé (sucre rapide) et la réduction des fibres dominent largement. La consommation d’alcool, parfois recommandée pour son effet “diurétique”, reste minoritaire (18,5 %), tout comme la restriction hydrique sur scène (22,2 %).
Tout cela paraît logique sur le papier. Pourtant, une partie de ces réflexes pourrait littéralement saboter le rendu sur scène. Pour comprendre pourquoi, il faut revenir sur la fameuse approche dite “traditionnelle”.
L’approche traditionnelle, héritée d’une autre époque
L’approche classique, popularisée par des entraîneurs comme Chris Aceto dans les années 1990 et 2000, suit toujours la même logique. La voici résumée :
- Vider les réserves musculaires en glucose (le glycogène) en début de semaine via un régime pauvre en glucides et un entraînement spécifique ;
- Recharger ensuite les muscles en glucides en milieu de semaine ;
- Réduire progressivement l’eau ;
- Couper le sel trois à quatre jours avant la compétition ;
- Charger le potassium ;
- Surdoser la vitamine C dans les derniers jours.
L’idée derrière cette stratégie repose sur la pompe sodium-potassium (un mécanisme cellulaire qui régule l’entrée et la sortie d’eau dans les cellules), et sur le fait que chaque gramme de glycogène stocké dans le muscle attire environ 3 grammes d’eau. En théorie, en chargeant les glucides puis en coupant l’eau, on garderait l’eau à l’intérieur du muscle (joli, plein, dessiné) tout en évacuant l’eau sous-cutanée (la fine couche qui floute les détails).
Sur le papier, c’est élégant. Dans la réalité physiologique, plusieurs problèmes apparaissent.
Là où la logique traditionnelle dérape
La déshydratation rétrécit aussi le muscle
Le premier souci est que lorsque l’organisme est déshydraté, le muscle perd lui aussi de l’eau. Une étude classique (Costill, 1976(2)) le montre : restreindre les liquides après l’effort réduit considérablement la rétention d’eau musculaire, même si les glucides apportés sont identiques. Or la majorité de l’eau musculaire n’est pas liée au glycogène, et le ratio minimal eau/glycogène est de 3 pour 1 seulement, ce qui veut dire qu’au-delà de cette limite, énormément d’eau musculaire dépend simplement de l’hydratation globale du corps. Couper l’eau pour “sécher”, c’est donc aussi vider le muscle.
Confusion entre intramusculaire et intracellulaire
Deuxième confusion : intramusculaire ne signifie pas intracellulaire, et sous-cutané ne signifie pas extracellulaire. Le système vasculaire (les vaisseaux sanguins qui irriguent les muscles) est extracellulaire. Or, en période de sèche, la pression artérielle est déjà nettement abaissée. Couper le sel quelques jours avant la compétition fait baisser cette pression encore davantage.
Conséquence : impossible d’obtenir une bonne “pump” (le gonflement transitoire des muscles obtenu juste avant de monter sur scène). Si en plus l’eau est restreinte, on cumule les handicaps.
Le sel est nécessaire pour absorber le glucose
Troisième point souvent ignoré : le transport du glucose depuis l’intestin vers le sang dépend du sodium. Couper le sel le jour de la compétition, c’est compromettre l’absorption des glucides ingérés au dernier moment. Résultat possible : ballonnements, glycogène mal stocké et un physique qui ne répond pas aux derniers efforts nutritionnels.
Pourquoi ces pratiques persistent malgré tout
Il faut se replonger dans l’histoire du bodybuilding pour comprendre. Ces protocoles se sont diffusés à une époque où les fédérations naturelles n’existaient pas (les premières datent des années 1980), et où les compétiteurs utilisaient massivement des stéroïdes oraux fortement androgènes, qui favorisent une rétention d’eau d’origine hormonale. Dans ce contexte, manipuler eau, sel et potassium pouvait avoir un sens pour limiter l’aspect “soufflé”.
Aujourd’hui, le contexte n’est plus le même, surtout pour les compétiteurs naturels. Et c’est précisément ce que montre l’étude : seulement 32,1 % des compétiteurs restreignent l’eau en peak week, et 22,2 % le jour de la compétition. La restriction de sel, les mégadoses de vitamine C et la consommation d’alcool concernent respectivement 13,6 %, 23,5 % et 18,5 % des participants. Les pratiques évoluent, lentement, mais elles évoluent.
Le problème majeur : l’absence de données sur l’individu
L’étude reste descriptive : elle dit ce que les bodybuilders font, pas ce qu’ils devraient faire. Pour trancher réellement, il faudrait un protocole où les mêmes athlètes testent plusieurs stratégies différentes à plusieurs semaines d’intervalle, dans une condition physique comparable, et où des juges aveugles notent les photos. Tant que cela n’a pas été fait, les recommandations restent partiellement extrapolées de la physiologie générale.
Ce qu’il faut retenir pour bien préparer une compétition naturelle
Voici les points qui se dégagent de l’étude et de la physiologie sportive bien établie :
- La charge en glucides reste pertinente : elle augmente le volume musculaire via le stockage du glycogène et de son eau associée, à condition que la quantité soit adaptée à chaque individu (ni trop, ni trop peu) ;
- Couper l’eau ou recourir à des stratégies de déshydratation a toutes les chances de réduire le volume musculaire, même avec des réserves de glycogène pleines ;
- Restreindre le sodium peut faire chuter une pression artérielle déjà basse à cause du régime, gêner la “pump” pré-scène et freiner l’absorption du glucose au niveau intestinal ;
- À l’inverse, une charge modérée en sodium le jour de la compétition peut soutenir la pression artérielle et favoriser une meilleure “pump” ;
- La semaine de la compétition, un régime pauvre en fibres aide à limiter les ballonnements et l’inconfort digestif.
Et au-delà de l’aspect compétitif, une dernière chose mérite d’être dite : la déshydratation et la manipulation extrême des électrolytes ne sont pas sans risque. Poussées à bout, elles peuvent provoquer des malaises, des troubles cardiaques et, dans certains cas documentés, conduire au décès. Aucune photo de scène ne vaut cela.
Conclusion
L’étude de Chappell et Simper a le mérite de mettre des chiffres sur des pratiques jusqu’ici uniquement transmises par tradition. Elle révèle que les compétiteurs naturels modernes commencent à se détacher des protocoles les plus extrêmes hérités de l’ère pré-fédérations naturelles. Pour autant, beaucoup d’habitudes anciennes persistent, alors même qu’elles reposent sur des raisonnements physiologiques approximatifs.
Le message est finalement assez simple : charger les glucides oui, couper l’eau et le sel non, et garder à l’esprit qu’aucune stratégie de peak week ne pourra rattraper une préparation bâclée. Le travail se gagne sur la durée, pas dans les sept derniers jours.
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Sources éditoriales et fact-checking