Vous soulevez de la fonte depuis des mois. Vous suivez un programme avec des pourcentages. 4 séries de 8 à 70 % de votre maxi. Sur le papier, tout semble carré.
Pourtant, certains jours, cette charge est une promenade de santé. D’autres jours, c’est un calvaire. Le programme, lui, ne change pas. Votre corps, si.
Et si on vous disait qu’il existe un outil simple, gratuit et validé par la recherche pour ajuster votre entraînement en temps réel ? Un outil que les powerlifters utilisent depuis plus de 15 ans, mais que la majorité des pratiquants de musculation ignore ou utilise mal.
Cet outil, c’est l’échelle RPE basée sur le RIR. Deux acronymes qui pourraient bien changer votre façon de vous entraîner. Mais avant de vous expliquer comment l’utiliser (et il y a bien plus de façons que vous ne le pensez), un petit détour par l’histoire s’impose.

Une échelle créée pour le cardio, pas pour la fonte
RPE signifie “Rating of Perceived Exertion”, soit l’évaluation de l’effort perçu. Le concept date de 1970. Son créateur, le chercheur suédois Gunnar Borg(1), l’a conçu pour les coureurs. L’idée était simple : faire correspondre une note de 6 à 20 avec la fréquence cardiaque. Un 6 pour un effort au repos (60 battements par minute), un 20 pour un effort maximal (200 battements par minute).
Problème : cette échelle fonctionne très bien pour le vélo ou la course à pied. Pour la musculation, elle est presque inutile. Et les données le confirment.
La preuve par l’étude
En 2012, le chercheur Hackett(2) a demandé à des bodybuilders de réaliser 5 séries à l’échec sur le squat et le développé couché à 70 % de leur 1RM. Après 10 répétitions, ils devaient noter leur niveau d’effort sur l’échelle de Borg (léger, modéré ou intense), puis estimer combien de répétitions il leur restait avant l’échec.
Le résultat est parlant : les bodybuilders estimaient correctement leurs répétitions restantes, mais continuaient de noter leur effort comme “modéré” sur l’échelle de Borg, même en étant au bord de l’échec. En clair : ils évaluaient leur effort cardio-vasculaire, pas leur effort musculaire.
L’échelle de Borg n’était tout simplement pas faite pour ça.
L’homme qui a tout changé (et ce n’est pas un chercheur)
C’est un powerlifter américain, Mike Tuchscherer, médaillé d’or aux World Games, qui a eu l’idée de remplacer les descripteurs vagues (“léger”, “modéré”, “intense”) par un concept bien plus concret : le nombre de répétitions restantes avant l’échec.
En clair : au lieu de dire “c’était dur”, vous dites “j’avais encore 2 répétitions en réserve”.
C’est ce qu’on appelle le RIR (Repetitions In Reserve, ou répétitions en réserve). Mike Tuchscherer a publié cette idée dans son Reactive Training Systems Manual autour de 2008. En 2016, le laboratoire du Dr Michael Zourdos(3) a formalisé cette échelle dans la littérature scientifique en la validant avec des mesures de vitesse de barre.
Comment ça fonctionne concrètement
L’échelle RPE basée sur le RIR est notée de 1 à 10 :
- Un RPE de 10 signifie que vous avez atteint l’échec musculaire, aucune répétition supplémentaire n’était possible ;
- Un RPE de 9 correspond à 1 répétition en réserve ;
- Un RPE de 8 signifie 2 répétitions en réserve ;
- Un RPE de 7, c’est 3 répétitions en réserve ;
- En dessous de 5, on parle plutôt d’effort général, le nombre exact de répétitions restantes devient difficile à estimer.
C’est simple. C’est intuitif. Et surtout, c’est individualisé.
Pourquoi les pourcentages ne suffisent pas
Vous pensez peut-être que travailler à 70 % de votre maxi donne un résultat constant et prévisible. Ce n’est pas le cas.
Des études(4) montrent que le nombre de répétitions réalisables à 70 % du 1RM au squat varie de 6 à 28 selon les individus, avec une moyenne autour de 14 à 16 répétitions. La différence est colossale. Ce qui représente un effort modéré pour un pratiquant peut être quasi-maximal pour un autre.
Ajoutez à cela les fluctuations quotidiennes : une mauvaise nuit, du stress, un repas raté… et votre 70 % du lundi n’est plus le même que celui du vendredi.
C’est exactement là que le RPE prend tout son sens. Au lieu de programmer “4 x 8 à 70 %”, vous programmez “4 x 8 à RPE 6-8”. Vous choisissez la charge qui vous place dans cette zone d’effort, quelle que soit votre forme du jour.
Deux études (Helms en 2018(5) et Graham et Cleather en 2019(6)) ont d’ailleurs montré que cette approche permet de s’entraîner à une intensité moyenne plus élevée sur 8 à 12 semaines, avec de meilleurs gains de force sur les mouvements composés.
Bien plus qu’un simple outil de choix de charge
Et c’est là que la plupart des gens s’arrêtent. Ils utilisent le RPE pour choisir leur charge et passent à côté de tout le reste. L’utilité du RPE va bien au-delà.
Ajuster la charge en cours de séance
Quand vous ratez votre cible RPE sur une série, pas besoin de deviner quoi faire. Un guide simple existe : pour chaque 0,5 point de RPE au-dessus ou en-dessous de votre fourchette cible, ajustez la charge d’environ 2 % vers le bas ou vers le haut pour la série suivante.
Ce principe fonctionne mieux avec une fourchette de RPE (par exemple 6-8) plutôt qu’une cible exacte. L’objectif n’est pas d’être chirurgicalement précis, mais de rester dans la bonne zone d’effort.
Autoréguler le volume avec le “RPE stop”
Le RPE peut aussi servir à déterminer votre volume d’entraînement, pas seulement votre charge.
Première méthode : vous prenez une charge fixe et faites autant de répétitions que possible sur chaque série, mais vous arrêtez la série quand vous atteignez un RPE prédéfini (par exemple 8). C’est ce qu’on appelle un “RPE stop” sur les répétitions.
Deuxième méthode : vous fixez un nombre de répétitions par série (par exemple 8), mais vous ne prédéterminez pas le nombre de séries. Vous continuez d’ajouter des séries tant que votre RPE ne dépasse pas le seuil fixé (par exemple 8). Quand il le dépasse, vous vous arrêtez. C’est un “RPE stop” sur les séries.
Dans les deux cas, il est recommandé de plafonner le nombre de séries (5 pour un bloc de volume, 3 pour un bloc d’intensité) afin d’éviter les excès.
L’avantage par rapport au velocity-based training (VBT) est notable ici. Avec la perte de vitesse, le seuil d’arrêt en pourcentage reste fixe, mais la vitesse initiale diminue d’une série à l’autre. Résultat : les dernières séries vous rapprochent davantage de l’échec que les premières. Le RPE stop, lui, vous maintient toujours à la même distance de l’échec, quelle que soit la série.
Gérer le travail d’assistance
Pour les exercices d’assistance, vous ne connaissez généralement pas votre 1RM. Le RPE devient alors votre seul repère fiable.
Une stratégie efficace consiste à fixer un seuil de répétitions totales (par exemple 35 pour le développé couché aux haltères) et à réaliser des séries à RPE 8-9 jusqu’à atteindre ce seuil. En semaine 1, cela prend peut-être 4 séries. Quelques semaines plus tard, 3 séries suffisent. C’est le signal pour augmenter la charge ou relever le seuil.
Cette approche fonctionne aussi en mode rest-pause (20 à 30 secondes de repos entre les mini-séries), avec l’avantage d’éviter l’échec musculaire complet et la fatigue excessive qui en découle dans les 48 heures suivantes.
Suivre vos progrès sans test de maxi
Même si vous n’utilisez pas le RPE pour programmer vos charges, notez-le quand même après chaque série. Cela ne prend aucun effort.
Pourquoi ? Parce que c’est un indicateur de progression silencieux. Si vous soulevez 175 kg en single à RPE 9 aujourd’hui et que dans 3 mois la même charge passe à RPE 5, vous avez progressé. Sans avoir eu besoin de vous épuiser sur un test de 1RM.
Vous pouvez même estimer votre maxi à partir du RPE. Par exemple, un single à RPE 8 (2 répétitions en réserve) correspond à environ 92-93 % du 1RM. De quoi planifier intelligemment sans multiplier les tests fatigants.
Programmer la surcharge progressive
Le RPE offre un mécanisme naturel de progression. Le principe : plus votre RPE est bas par rapport à la cible, plus vous augmentez la charge la semaine suivante. C’est une relation inverse entre difficulté ressentie et progression.
Exemple concret : vous faites 3 x 10 à 100 kg avec un RPE moyen de 9. Vous répétez cette charge chaque semaine jusqu’à ce que le RPE moyen descende à 8. À ce moment, vous avez deux options : ajouter de la charge (102,5 kg) ou ajouter une série. Vous pouvez continuer d’ajouter des séries (jusqu’à 5 x 10 à RPE 8) avant d’augmenter la charge et de revenir à 3 séries.
Choisir le type de séance avec l’échauffement
Dernière utilisation, moins connue mais pertinente si vous utilisez un programme flexible (une séance lourde, une modérée et une légère dans la semaine, sans ordre fixe).
Au lieu de décider avant d’arriver à la salle, échauffez-vous jusqu’à une charge d’environ 80-85 % et notez votre RPE. Si votre RPE habituel à 85 % au développé couché est de 6, et que ce jour-là vous notez un 8 ou plus, optez pour la séance légère. Si le RPE est entre 5 et 7, choisissez la séance modérée. En dessous de 5, c’est le jour de la séance lourde.
Les données montrent d’ailleurs que les évaluations de récupération avant l’entraînement ne corrèlent pas toujours avec la performance réelle. L’échauffement est un meilleur indicateur que votre ressenti en arrivant au vestiaire.
Les limites du RPE (et pourquoi elles ne sont pas si graves)
La critique la plus fréquente est légitime : le RPE est subjectif. Et oui, il peut être imprécis.
Mais à quel point, et dans quelles conditions ?
Sur les séries lourdes à faible nombre de répétitions, la précision est généralement très bonne chez les pratiquants entraînés. C’est aussi dans cette zone que la précision compte le plus, car surestimer ses capacités avec une charge proche du maxi peut mener à l’échec ou à la blessure.
Sur les séries longues à charges modérées, c’est une autre histoire. Des pratiquants bien entraînés se sont trompés en moyenne de 5,15 répétitions (avec un écart-type de 2,92) quand on leur demandait d’estimer leur RPE en cours de série à 70 % du 1RM au squat. Mais cette erreur allait dans le sens d’une surestimation du RPE : ils pensaient être plus près de l’échec qu’ils ne l’étaient réellement. En pratique, cela signifie qu’ils s’arrêtaient trop tôt, ce qui est bien moins grave que de s’arrêter trop tard.
Et quand on y réfléchit : si les pourcentages peuvent entraîner des écarts de 6 à 28 répétitions selon les individus à la même charge, un RPE imprécis de quelques répétitions reste un outil plus fiable qu’un pourcentage appliqué à l’aveugle.
Comment améliorer votre précision
Si vous doutez de vos RPE, une méthode simple :
- Prenez une charge à 80 % ou plus sur un mouvement composé ;
- Arrêtez votre série quand vous pensez être à RPE 7 (3 répétitions en réserve) ;
- Continuez ensuite jusqu’à l’échec pour vérifier.
Si vous êtes coach, demandez à vos clients de noter leur RPE et d’envoyer des vidéos des séries correspondantes. Cela vous permettra de recouper leur perception avec ce que vous observez visuellement.
RPE ou RIR : faut-il choisir ?
Certaines personnes préfèrent raisonner directement en RIR plutôt qu’en RPE. Et c’est tout à fait valable. Les deux termes sont interchangeables quand on est à RPE 5 ou plus (soit 5 RIR ou moins).
La seule nuance : en dessous de RPE 5, l’échelle parle d’effort général et non plus de répétitions en réserve, car estimer précisément combien de reps il reste quand on en a plus de 5 devant soi devient très hasardeux.
Utilisez le terme qui vous parle le plus. L’important n’est pas le vocabulaire. C’est l’intention et la rigueur dans l’application.
Ce qu’il faut retenir
Le RPE basé sur le RIR n’est pas un simple gadget de powerlifter. C’est un outil polyvalent qui peut :
- Remplacer ou compléter les pourcentages pour le choix de charge ;
- Autoréguler votre volume de travail (nombre de répétitions ou de séries) ;
- Programmer votre travail d’assistance sans connaître votre 1RM ;
- Suivre votre progression sans tests de maxi ;
- Guider votre surcharge progressive d’une semaine à l’autre ;
- Vous aider à choisir le type de séance adapté à votre forme du jour.
Tout ça sans matériel, sans application et sans abonnement. Juste votre capacité à écouter votre corps, avec un cadre structuré pour interpréter ce qu’il vous dit.
Autres conseils pour optimiser vos performances
Sources éditoriales et fact-checking