Vous vous entraînez dur. Vous mangez bien. Vos bras grossissent. Mais une question se pose : qu’est-ce qui grossit exactement à l’intérieur de vos fibres musculaires ?
Pendant des années, une théorie a circulé dans les salles de musculation. Certains parlaient de “gonflette”, d’autres de “volume inutile”. Les experts du fitness la balayaient d’un revers de main. L’hypertrophie sarcoplasmique, c’était le mythe ultime. Le truc de magazine. Le “bro science” par excellence.
Et pourtant, une étude publiée dans la revue PLOS ONE(1) remet les pendules à l’heure. Ce phénomène est bien réel. Mais ses implications pourraient surprendre plus d’un pratiquant.

Ce qui se passe vraiment à l’intérieur d’une fibre musculaire
Vos fibres musculaires contiennent deux grandes catégories de composants. D’un côté, les myofibrilles : ce sont les structures contractiles, composées principalement d’actine et de myosine. En clair, c’est ce qui permet au muscle de produire de la force.
De l’autre côté, il y a le sarcoplasme. C’est tout le reste : de l’eau, du glycogène, des enzymes, des protéines non contractiles et divers organites.
Quand un muscle grossit, on suppose généralement que la proportion de myofibrilles reste stable ou augmente. C’est ce qu’on appelle l’hypertrophie myofibrillaire. Le muscle grossit et devient proportionnellement plus fort.
Mais il existe un autre scénario. Le muscle grossit, sauf que ce n’est pas la partie contractile qui prend le plus de volume. C’est le sarcoplasme qui se dilate davantage. Résultat : le muscle est plus gros, mais pas forcément plus fort en proportion.
C’est ça, l’hypertrophie sarcoplasmique.
Ce que l’étude de Haun a réellement montré
Les chercheurs ont analysé les données de 15 hommes entraînés (squat minimum à 1,5 fois le poids du corps) ayant suivi un programme de musculation très exigeant pendant 6 semaines. Le protocole : des séries de 10 répétitions à 60 % du 1RM, avec un volume qui montait progressivement de 10 séries par semaine (semaine 1) à 32 séries par semaine (semaine 6). Du squat, uniquement.
Des biopsies du vaste latéral (un muscle du quadriceps) ont été réalisées avant, pendant et après le programme.
Voici ce que les données révèlent :
- La taille des fibres musculaires a significativement augmenté ;
- La concentration en actine et myosine (protéines contractiles) a significativement diminué (p = 0,035) ;
- L’activité de la citrate synthase (un marqueur de densité mitochondriale) a elle aussi baissé ;
- La concentration en protéines sarcoplasmiques a eu tendance à augmenter (+23 % en moyenne, p = 0,065).
Autrement dit : les fibres ont grossi, mais pas grâce à un ajout proportionnel de protéines contractiles. Le sarcoplasme s’est étendu plus vite que les myofibrilles.
C’est la définition même de l’hypertrophie sarcoplasmique.
Un résultat solide ou un faux positif ?
C’est la question légitime. L’échantillon est petit : 15 sujets. Et un participant présentait des valeurs de départ anormalement élevées en actine et myosine. En le retirant de l’analyse, la significativité statistique devient marginale (p = 0,053 au lieu de 0,035).
Cela dit, cette étude ne tombe pas du ciel. Des travaux similaires existent depuis plus de 50 ans. Dès 1969, Penman(2) observait des changements ultrastructuraux dans les fibres musculaires après l’entraînement. En 1982, MacDougall et ses collègues(3) constataient que la densité myofibrillaire des bodybuilders et des powerlifters était plus faible que celle de sujets non entraînés.
Ce n’est donc pas un résultat isolé. C’est un élément supplémentaire dans un faisceau de preuves convergentes.
Pourquoi le muscle ferait-il ça ?
C’est ici que les choses deviennent intéressantes. Beaucoup de sceptiques considéraient l’hypertrophie sarcoplasmique comme “non fonctionnelle” : un muscle plus gros mais pas plus fort, cela n’a pas de sens d’un point de vue adaptatif.
Sauf que cette vision est incomplète. Le muscle n’a pas qu’un seul objectif. Sa priorité numéro un, c’est de maintenir l’équilibre énergétique.
Quand une fibre grossit, la distance que l’oxygène doit parcourir pour atteindre le centre de la fibre augmente. En parallèle, la densité mitochondriale diminue (c’est ce que confirme la baisse de citrate synthase dans cette étude). Résultat : le métabolisme aérobie devient moins efficace.
Le muscle compense en produisant davantage de protéines impliquées dans le métabolisme anaérobie (glycolyse, néoglucogenèse). Ces protéines attirent de l’eau dans la fibre et font gonfler le sarcoplasme.
En clair : le muscle ne grossit pas “pour rien”. Il s’adapte d’abord sur le plan métabolique avant d’ajouter du matériel contractile. C’est un modèle en deux temps :
- D’abord, expansion du sarcoplasme pour gérer la demande énergétique ;
- Ensuite, ajout progressif de protéines contractiles une fois que la “base métabolique” est en place.
Ce modèle est cohérent avec les observations de l’étude. Et il redonne une logique biologique à un phénomène longtemps jugé absurde.
Tous les entraînements ne se valent pas
La méta-analyse de Dankel et al.(4) montre que, dans la majorité des études, la force spécifique des fibres (force par unité de surface) augmente avec l’entraînement. Cela signifie que l’hypertrophie myofibrillaire prédomine le plus souvent.
Alors dans quelles conditions l’hypertrophie sarcoplasmique prend-elle le dessus ?
Plusieurs indices convergent :
- Le nombre de répétitions par série semble jouer un rôle. L’étude actuelle utilisait des séries de 10. Une autre étude (Cribb et Hayes, 2006)(5) avec des séries de 4 à 6 répétitions observait plutôt une hausse de la densité myofibrillaire. Par ailleurs, Burd et al. (2010)(6) ont montré que travailler à 30 % du 1RM jusqu’à l’échec stimulait la synthèse de protéines sarcoplasmiques, contrairement à une série unique à 90 % du 1RM ;
- Le volume total compte aussi. Deux études(7)(8) comparables en intensité montrent que 10 séries n’augmentaient pas la synthèse sarcoplasmique au-delà de ce que produit l’alimentation seule, alors que 20 séries provoquaient une hausse marquée ;
- Le niveau d’entraînement entre également en jeu. Les sujets de cette étude étaient des pratiquants confirmés. Or, la méta-analyse de Dankel portait surtout sur des débutants, chez qui la densité myofibrillaire tendait à augmenter. Des données plus anciennes montrent que les bodybuilders et powerlifters expérimentés ont une densité myofibrillaire plus faible et une force spécifique par fibre inférieure à celle de sujets non entraînés.
Le schéma qui se dessine : l’hypertrophie myofibrillaire dominerait en début de carrière, tandis que l’hypertrophie sarcoplasmique prendrait une place croissante avec l’expérience et l’accumulation de volume.
Ce que cela change pour vous
Si vous vous entraînez depuis plusieurs années avec des volumes élevés et des séries de 8 à 15 répétitions (ou plus), une partie de votre prise de muscle vient probablement du sarcoplasme. Ce n’est pas un problème en soi, sauf si votre objectif est exclusivement la force.
Pour un pratiquant de musculation classique, l’hypertrophie sarcoplasmique contribue à l’apparence du muscle. Le volume est là. L’esthétique aussi. Mais la force par unité de section ne suit pas au même rythme.
Pour un athlète de force (powerlifting, haltérophilie), la question est différente. Si l’hypertrophie sarcoplasmique ajoute du poids corporel sans gains de force proportionnels, elle devient un handicap dans les sports à catégories de poids.
Le problème : on ne sait pas encore comment la contrôler précisément. Les pistes actuelles suggèrent que des séries courtes (moins de 5 à 8 répétitions) avec un volume modéré limiteraient ce phénomène. Mais cela reste à confirmer.
Les questions encore ouvertes
Cette étude apporte une confirmation supplémentaire de l’existence de l’hypertrophie sarcoplasmique. Ce n’est plus un mythe. Les données sont là, accumulées sur 50 ans de recherche.
Mais plusieurs zones d’ombre persistent :
- Existe-t-il une limite à l’expansion sarcoplasmique, ou peut-elle se poursuivre indéfiniment tant que le volume d’entraînement augmente ?
- Le modèle “en deux temps” (d’abord le sarcoplasme, puis les myofibrilles) est-il exact, ou les deux processus sont-ils totalement indépendants ?
- Peut-on concevoir un protocole d’entraînement qui maximise l’un tout en minimisant l’autre ?
Un dernier point mérite d’être souligné. Les variations individuelles dans cette étude étaient considérables. La densité en myosine variait d’un facteur 10 d’un sujet à l’autre avant même le début du programme. Et les changements allaient d’une baisse de 59 % à une hausse de 58 % de la densité myofibrillaire.
Ce que les moyennes de groupe disent ne s’applique pas forcément à vous. Votre propre réponse à l’entraînement dépend de facteurs génétiques, de votre historique d’entraînement et de la nature exacte de votre programme.
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Sources éditoriales et fact-checking