Les épinards, c’est plein de fer. Les amandes, c’est bourré de bonnes graisses. Les patates douces, c’est l’alternative “healthy” que tous les coachs nutrition vous recommandent.
On retrouve ces trois aliments dans à peu près tous les régimes alimentaires dits “sains”. Magazines santé, blogs fitness, programmes de rééquilibrage alimentaire : ils sont partout.
Et si c’était plus compliqué que ça ?
Une étude(1) publiée par des chercheurs de l’Université de Caroline du Nord vient de montrer quelque chose de très dérangeant. Ces aliments, ceux que tout le monde considère comme des piliers d’une alimentation équilibrée, contiennent un composé qui pourrait aggraver sérieusement l’inflammation intestinale chez certaines personnes.
Pas chez tout le monde. Mais chez bien plus de gens qu’on ne le pensait.
L’oxalate peut-il amplifier l’inflammation intestinale chez les personnes prédisposées ?
- ParticipantsCohortes de patients atteints de MICI et témoins sains
- Publiée dansCellular and Molecular Gastroenterology and Hepatology
Ce qu’elle montre
Les patients atteints de Crohn avaient davantage d’oxalate dans les selles malgré des apports végétaux comparables. Chez la souris, l’oxalate alimentaire a aggravé la colite.
Ses limites
Les données humaines sont principalement observationnelles et les résultats expérimentaux chez la souris ne permettent pas de conclure directement chez l’humain.
Table des matières
Un composé dont personne ne parle
Combien de fois on vous a dit de manger plus de légumes verts ? De remplacer vos chips par une poignée d’amandes ? De troquer les frites contre des patates douces rôties ?
Le problème, c’est que personne ne vous a parlé de l’oxalate.
L’oxalate (aussi appelé acide oxalique), c’est un composé naturel qu’on retrouve dans quasiment tous les aliments d’origine végétale. Les épinards en sont bourrés. Les amandes aussi. Idem pour les patates douces, les betteraves ou encore le cacao.
Jusqu’ici, on savait que l’oxalate pouvait poser problème pour les reins (les fameux calculs rénaux, ces petites “pierres” qui se forment et provoquent des douleurs très intenses). Mais son rôle dans l’inflammation intestinale ? Personne n’en parlait.
C’est terminé.
Même alimentation, résultats opposés
C’est probablement la découverte la plus surprenante de cette étude.
Les chercheurs, menés par le Dr Anna Salvador (docteure en nutrition et diététique) et le Pr Shehzad Z. Sheikh (professeur de médecine et de génétique à l’UNC School of Medicine), ont comparé des patients atteints de la maladie de Crohn avec des personnes en bonne santé.
La maladie de Crohn, pour ceux qui ne connaissent pas, c’est une maladie inflammatoire chronique de l’intestin (MICI). Elle provoque des inflammations dans le tube digestif, des douleurs, des diarrhées, et peut avoir des conséquences graves sur la qualité de vie. L’autre grande MICI, c’est la rectocolite hémorragique, qui touche principalement le côlon.
Les deux groupes (patients Crohn et personnes en bonne santé) mangeaient des quantités similaires d’aliments végétaux. Jusque-là, rien d’anormal.
Et pourtant, les patients Crohn avaient beaucoup plus d’oxalate dans leurs selles.
Comment est-ce possible si tout le monde mange la même chose ?
“Pour la première fois, nous avons observé que les patients atteints de MICI et les contrôles sains mangeaient des quantités similaires d’aliments à base de plantes, et pourtant les patients Crohn avaient plus d’oxalate dans leurs selles”, explique le Dr Anna Salvador, auteure principale de l’étude.
Pour vérifier ce résultat, l’équipe a utilisé deux méthodes indépendantes : un questionnaire alimentaire validé (le Diet History Questionnaire III) et le métacodage ADN. Cette dernière technique permet d’identifier les espèces végétales présentes directement dans les échantillons de selles. C’est la première fois qu’elle était utilisée dans une population de patients souffrant de MICI.
Le résultat est sans appel : le problème ne vient pas de ce que ces patients mangent. Il vient de leur intestin.
Ce qui se passe vraiment dans l’intestin
Normalement, l’intestin possède des protéines de transport (appelées SLC26A2 et SLC26A3). Leur rôle, c’est d’absorber l’oxalate et de l’évacuer du corps. C’est un mécanisme de protection naturel : on mange de l’oxalate, l’intestin le gère, et tout va bien.
Sauf que chez les personnes atteintes de MICI (maladie de Crohn ou rectocolite hémorragique), ces transporteurs sont significativement réduits. L’étude le montre clairement dans les deux maladies.
Et c’est là que le cercle vicieux s’installe.
Le cercle vicieux
Plus le tissu intestinal est enflammé, plus l’expression de ces transporteurs diminue. Moins il y a de transporteurs, plus l’oxalate s’accumule dans l’intestin. Plus l’oxalate s’accumule, plus il amplifie l’inflammation. Et plus l’inflammation augmente, plus les transporteurs disparaissent…
L’oxalate alimentaire ne s’absorbe plus correctement, il reste dans l’environnement intestinal et aggrave la situation. Même en mangeant exactement la même chose qu’une personne en bonne santé.
Les résultats qui ont surpris les chercheurs
Pour aller au-delà des observations humaines, l’équipe a mené des expériences sur des souris. Les chiffres sont assez parlants :
- Les souris nourries avec un régime enrichi en oxalate en plus d’un agent provoquant une colite étaient 60% moins susceptibles de survivre que celles sans oxalate dans leur alimentation ;
- Dans deux modèles de souris génétiquement prédisposées à développer une colite, l’oxalate a accéléré l’apparition de la maladie et en a aggravé la gravité ;
- En culture cellulaire, l’oxalate a amplifié les réponses inflammatoires dans les macrophages et les cellules dendritiques (ce sont des cellules du système immunitaire qui protègent la paroi intestinale).
Autre détail important : chez les souris génétiquement prédisposées, les gènes des transporteurs d’oxalate étaient déjà réduits avant même l’introduction d’oxalate dans leur alimentation. Exactement comme ce qui est observé chez les patients humains.
En résumé : chez les individus prédisposés, l’intestin est déjà “mal équipé” pour gérer l’oxalate. Et quand cet oxalate arrive (via les épinards, les amandes ou les patates douces), il aggrave une situation déjà fragile.
Vers un test prédictif ?
L’étude ne s’arrête pas là. Les chercheurs ont identifié un troisième transporteur d’oxalate, le SLC26A6, qui pourrait servir de marqueur pour anticiper l’évolution de la maladie de Crohn.
Près de 75% des patients présentant une faible expression de ce transporteur avaient développé la forme la plus agressive de la maladie : la forme sténosante. Cette forme est caractérisée par la formation de cicatrices et un rétrécissement de l’intestin, et elle nécessite souvent une intervention chirurgicale.
Si ces résultats se confirment dans des études plus larges, mesurer le niveau de ces transporteurs pourrait un jour aider les médecins à anticiper comment la maladie va évoluer chez chaque patient. Une piste de médecine de précision qui reste à valider, mais qui est prometteuse.
Le microbiote, la clé du problème ?
Il y a aussi une bonne nouvelle dans cette étude.
Les chercheurs ont identifié une piste du côté du microbiote intestinal (l’ensemble des bactéries qui vivent dans l’intestin et qui jouent un rôle clé dans la digestion et l’immunité).
Certaines bactéries, comme Oxalobacter formigenes, sont naturellement capables de dégrader l’oxalate. Le problème : ces bactéries “alliées” sont justement appauvries chez les patients souffrant de MICI.
Restaurer ces populations bactériennes pourrait donc être une approche plus durable que la simple restriction alimentaire. Les chercheurs y voient une cible thérapeutique prometteuse pour les futurs traitements.
Faut-il jeter vos épinards à la poubelle ?
Non.
L’étude ne recommande pas du tout d’arrêter les aliments d’origine végétale. Le Pr Sheikh est très clair : “Le régime alimentaire est l’un des leviers modifiables les plus puissants dont nous disposons en médecine, et cette étude nous donne un cadre moléculaire pour commencer à l’utiliser plus précisément.”
Le message n’est pas “arrêtez les épinards”. Le message, c’est que pour les personnes génétiquement prédisposées aux MICI, même une consommation modérée d’oxalate peut favoriser l’inflammation de la muqueuse intestinale.
Il est tout à fait possible de maintenir un régime à base de plantes complet et équilibré tout en réduisant l’apport en oxalate. C’est une question d’adaptation, pas de suppression.
Vrai ou faux ?
L’étude montre que tout le monde devrait supprimer les épinards et les amandes.
C’est faux.
Non. Les résultats suggèrent surtout un effet potentiel de l’oxalate chez des personnes atteintes ou prédisposées aux MICI. L’étude ne recommande pas de supprimer les végétaux.
Testez vos connaissances
4 questionsQuestion 1 sur 4
Pourquoi les patients atteints de Crohn avaient-ils davantage d’oxalate dans leurs selles ?
Bonne réponse : B. Les patients Crohn présentaient davantage d’oxalate dans les selles malgré des apports végétaux comparables, ce qui suggère une différence dans la gestion intestinale de l’oxalate.
Question 2 sur 4
Quels transporteurs étaient diminués dans les tissus intestinaux étudiés ?
Bonne réponse : A. L’étude rapporte une diminution de SLC26A2 et SLC26A3 dans les tissus intestinaux associés aux MICI.
Question 3 sur 4
Que montrent les expériences chez la souris ?
Bonne réponse : B. Dans plusieurs modèles expérimentaux, l’oxalate alimentaire a accéléré ou aggravé la colite.
Question 4 sur 4
Faut-il supprimer les végétaux à cause de cette étude ?
Bonne réponse : B. Les auteurs ne recommandent pas d’éliminer les aliments végétaux. Les résultats ouvrent une piste qui devra être étudiée davantage.
Ce qu’il faut retenir
- L’oxalate, présent en grande quantité dans les épinards, les amandes et les patates douces, peut aggraver l’inflammation intestinale chez les personnes atteintes de MICI (maladie de Crohn, rectocolite hémorragique) ;
- Les patients Crohn accumulent plus d’oxalate dans leur intestin, malgré une alimentation similaire aux personnes en bonne santé ;
- Le problème ne vient pas d’une surconsommation de ces aliments, mais d’un défaut des protéines de transport dans l’intestin ;
- Des pistes thérapeutiques existent via le microbiote intestinal et ses bactéries capables de dégrader l’oxalate ;
- Il ne faut pas arrêter de manger des légumes, mais adapter son alimentation en concertation avec son médecin si on souffre de ces maladies.
Résumé en image

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Sources éditoriales et fact-checking

