2 à 8 %. C’est le pourcentage de cancers causés par le surpoids selon les estimations scientifiques qui circulent depuis des années. Tout le monde répète ce chiffre. Les institutions. Les médias. Les médecins.
Sauf qu’il serait largement sous-estimé.
Une étude publiée dans la revue Cancer Communications(1) par des chercheurs du Centre allemand de recherche sur le cancer (DKFZ) remet tout en question. D’après leurs résultats, le vrai chiffre pourrait être le double. Mais pour comprendre comment on a pu se tromper à ce point, il faut s’intéresser à deux erreurs de méthode que personne (ou presque) n’avait corrigées.

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L’IMC, un indicateur qui trompe tout le monde
La grande majorité des études sur le lien entre poids et cancer repose sur un seul outil : l’IMC (Indice de Masse Corporelle). Un calcul basique : le poids divisé par la taille au carré.
Le problème, c’est que l’IMC ne distingue pas la graisse du muscle. Un sportif de 90 kg et une personne sédentaire du même poids peuvent avoir exactement le même IMC. Leur profil de risque n’a pourtant rien à voir.
Autre angle mort : l’IMC ne dit rien sur l’endroit où la graisse s’accumule. C’est pourtant un détail qui change tout. La graisse abdominale, celle qui entoure les organes (on l’appelle la graisse viscérale), est biologiquement active. Elle alimente des inflammations chroniques et des mécanismes directement liés au développement de tumeurs.
En clair : l’IMC donne une image floue du corps. Et c’est sur cette image floue qu’on a construit toutes les estimations.
Ce qui fonctionne mieux
Les chercheurs du DKFZ ont comparé trois indicateurs :
- L’IMC classique ;
- Le tour de taille ;
- Le rapport taille-hanches.
Le tour de taille et le rapport taille-hanches se sont montrés bien plus précis pour évaluer le risque de cancer. Ces mesures captent directement la quantité de graisse viscérale, celle qui est vraiment liée au risque.
Le biais invisible : quand le cancer fait maigrir avant d’être détecté
Deuxième problème. Plus discret. Et largement ignoré par les études précédentes.
Beaucoup de tumeurs provoquent une perte de poids involontaire bien avant le diagnostic. Le corps commence à fondre alors que personne ne sait qu’un cancer se développe en silence. Ce processus peut commencer jusqu’à 7 ans avant la découverte de la maladie.
Au moment où les chercheurs enregistrent le poids d’un participant, le cancer a parfois déjà commencé à le faire maigrir. La personne paraît plus mince qu’elle ne l’était. Le lien entre surpoids et cancer semble plus faible qu’il ne l’est réellement. Les chiffres sont tirés vers le bas.
C’est un peu comme mesurer la hauteur d’un iceberg en ne regardant que la partie émergée.
Comment les chercheurs ont corrigé le tir
L’équipe du Professeur Hermann Brenner, épidémiologiste au DKFZ, a exclu progressivement les premières années de suivi des participants. L’objectif : éliminer les cas où un cancer était déjà en développement silencieux au moment de l’entrée dans l’étude et faussait les données.
Plus on excluait d’années, plus le lien entre surpoids et cancer devenait fort. Les estimations se sont stabilisées après environ 7 ans d’exclusion. Le biais avait été en grande partie éliminé.
458 543 personnes suivies pendant 12 ans : les vrais chiffres
L’étude s’appuie sur la UK Biobank, une cohorte britannique de grande envergure : 458 543 participants suivis pendant 11,8 ans en médiane. Sur cette période, plus de 50 000 nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués. L’âge médian au début de l’étude : 57 ans. Plus de la moitié des participants (53,3 %) étaient des femmes.
Les résultats
Avec les anciennes méthodes (IMC standard, sans correction du biais) : environ 5,5 % des cancers étaient attribués au surpoids.
Avec les nouvelles méthodes (participants répartis en quatre groupes selon leur tour de taille, sept premières années de suivi exclues) : 11,5 %.
Plus d’un cancer sur dix serait donc directement lié à l’excès de graisse corporelle. C’est plus du double des estimations antérieures. Au Royaume-Uni, le chiffre officiel était jusqu’ici d’environ 6,3 %.
Les femmes et les moins de 60 ans en première ligne
Les analyses par sous-groupes montrent deux tendances :
- Les femmes semblent proportionnellement plus touchées que les hommes ;
- Les adultes de moins de 60 ans présentent un risque attribuable plus élevé que les plus âgés.
La graisse corporelle jouerait un rôle plus marqué chez ceux qui n’ont pas encore atteint l’âge où les cancers deviennent statistiquement plus fréquents.
Ce que ça change
Le problème n’est pas de savoir si le surpoids augmente le risque de cancer. Cette question est réglée depuis longtemps. Le vrai problème, c’est qu’on a mesuré ce risque avec les mauvais outils pendant des années, à cause d’un indicateur inadapté (l’IMC) et d’un biais que la plupart des études ne corrigeaient pas (la perte de poids causée par des cancers non encore diagnostiqués).
Hermann Brenner résume : “La prévalence de l’obésité continue d’augmenter dans la plupart des pays et la population vieillit en parallèle. Le nombre de cancers causés par l’obésité va probablement continuer de croître de manière significative. Des stratégies efficaces de prévention et de traitement de l’obésité pourraient contribuer bien davantage à la prévention du cancer qu’on ne le supposait.”
L’obésité est un facteur de risque modifiable. On ne choisit pas ses gènes. Mais on peut agir sur son poids. Si plus d’un cancer sur dix est lié à l’excès de graisse corporelle, la prévention de l’obésité devient un levier majeur dans la lutte contre cette maladie.
Les anciennes estimations ont fait perdre du temps. Les nouvelles données sont là.
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Sources éditoriales et fact-checking
