Il traîne dans les placards depuis toujours. Les Égyptiens l’utilisaient déjà. Les Grecs aussi. Puis les antibiotiques sont arrivés, et on l’a oublié. Sauf que depuis quelques années, il fait son retour, et pas dans la cuisine.
Plus de vingt produits dérivés sont aujourd’hui homologués par l’agence américaine du médicament (FDA) pour un usage médical. Au Canada, certains médecins l’intègrent déjà à leur pratique courante. En France et en Allemagne, il est même parfois recommandé en première intention pour les brûlures et certaines plaies profondes.
De quoi parle-t-on ?
Du miel. Pas celui du supermarché, évidemment. Un miel d’un tout autre genre.

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Pourquoi ce retour en force aujourd’hui
La cause tient en deux mots : résistance antibiotique.
C’est le constat qui a poussé Simon Matoori, professeur adjoint à la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal, à creuser le sujet. Pharmacien de formation, spécialisé en bio-ingénierie après un doctorat à l’ETH Zurich et un postdoctorat à Harvard, il vient de publier une revue scientifique dans la revue Advanced Therapeutics(1), cosignée avec Léo-Paul Tricou et Benjamin R. Freedman (professeur adjoint à Harvard Medical School).
Leur constat est simple. Les bactéries deviennent résistantes aux traitements classiques. Il faut donc trouver autre chose.
Et ce “autre chose”, surprise, existe depuis des millénaires.
Le miel médical n’est pas le miel de votre placard
Première mise au point : le pot acheté chez le producteur du coin, aussi bon soit-il, ne doit jamais être appliqué sur une plaie.
Le miel utilisé à l’hôpital répond à un cahier des charges strict :
- Origine biologique certifiée ;
- Absence totale de contaminants ;
- Stérilisation par rayonnement gamma.
Cette dernière étape est capitale. Elle élimine notamment les spores de Clostridium botulinum, une bactérie qui peut provoquer le botulisme, une maladie paralysante potentiellement mortelle. Sans cette stérilisation, le risque infectieux existe réellement.
Le produit le plus connu dans cette catégorie, c’est le miel de manuka.
Le cas particulier du manuka
Ce miel vient de Nouvelle-Zélande et d’Australie. Les abeilles qui le produisent butinent un arbuste précis : Leptospermum scoparium, communément appelé manuka.
Ce qui le rend intéressant, ce n’est pas son goût.
C’est une molécule : le méthylglyoxal (MGO). Un composé aux propriétés antimicrobiennes marquées, que l’on retrouve en forte concentration dans ce miel-là, et pas dans les autres. C’est cette singularité chimique qui a poussé les chercheurs à standardiser son usage en milieu hospitalier.
Mais le manuka n’est qu’un exemple parmi d’autres.
Comment le miel agit réellement sur une plaie
C’est là que l’histoire devient curieuse. Le miel ne se contente pas d’une seule action. Il attaque le problème sur plusieurs fronts en même temps.
Un environnement hostile pour les bactéries
Le miel est naturellement acide. Il est aussi très concentré en sucres. Cette combinaison crée un environnement que les bactéries supportent mal. Elles ne peuvent ni se développer, ni se reproduire dans ces conditions.
En clair : pas besoin d’antibiotique pour les neutraliser, la chimie du produit s’en charge.
Une action immunitaire à double sens
C’est l’élément le plus intrigant de la revue de Matoori et ses coauteurs.
Sur une plaie très enflammée, le miel calme l’inflammation. Sur une plaie chronique, peu active, il fait l’inverse : il réveille une réponse inflammatoire modérée, justement celle dont le corps a besoin pour relancer la cicatrisation.
“Il interagit avec le microenvironnement de la plaie”, résume Matoori dans les communications publiées par l’Université de Montréal (UdeMnouvelles, 8 avril 2025). Une plaie inflammée, il l’apaise. Une plaie qui stagne, il la stimule.
Cette plasticité d’action, peu de traitements peuvent en revendiquer autant.
Les types de blessures concernées
Les études cliniques recensées par les chercheurs montrent des résultats encourageants sur plusieurs catégories de plaies :
- Ulcères du pied diabétique ;
- Ulcères de jambe ;
- Brûlures du premier et du deuxième degré ;
- Escarres ;
- Plaies chirurgicales et traumatiques, ainsi que les sites de prélèvement pour les greffes.
Autrement dit, un spectre large, qui couvre aussi bien les plaies aiguës que les plaies chroniques que la médecine peine à faire cicatriser.
Ce que la science ne sait pas encore
Matoori reste prudent, et c’est probablement la partie la plus importante de sa revue.
Les résultats des études sont parfois contradictoires. La raison est méthodologique : il n’existe pas encore de protocoles standardisés. Chaque essai utilise un miel différent, à une dose différente, sur une population différente.
Impossible, dans ces conditions, de comparer rigoureusement.
Le chercheur appelle donc à davantage d’études bien contrôlées, avec des protocoles harmonisés sur le type de miel, la dose et le profil des patients.
La piste d’avenir : des pansements synthétiques inspirés du miel
L’autre obstacle, c’est la variabilité naturelle du produit. Un miel n’est jamais identique d’un pot à l’autre, d’une saison à l’autre, d’un champ à l’autre. Gênant pour un usage industriel et médical.
D’où une stratégie émergente : identifier précisément les molécules actives (le méthylglyoxal en fait partie), puis fabriquer des pansements synthétiques qui reproduisent ces effets, avec une composition stable et reproductible.
C’est dans cette direction que travaillent désormais plusieurs équipes de recherche.
Matoori prévoit d’ailleurs d’étendre ses travaux au domaine vétérinaire, notamment chez les animaux d’élevage, toujours dans le cadre de la lutte contre la résistance aux antibiotiques.
Ce qu’il faut retenir avant de refermer son pot
Le miel de la cuisine n’est pas un médicament. Appliqué sur une brûlure ou une plaie ouverte, il peut même aggraver les choses.
Le miel médical, lui, est un produit de santé encadré, qui retrouve aujourd’hui une place dans les hôpitaux, non pas parce qu’il serait “naturel”, mais parce que ses mécanismes d’action (acidité, osmose, méthylglyoxal, modulation immunitaire) cochent plusieurs cases que les antibiotiques classiques peinent à cocher sur les bactéries résistantes.
Les pharaons avaient vu juste. La science, elle, est en train de comprendre pourquoi.
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Sources éditoriales et fact-checking