C’est la petite musique qui tourne depuis des années dans les soirées, sur les réseaux, dans les cours de lycée. Le cannabis vapoté serait plus propre. Plus doux pour les poumons. Une alternative “santé” au joint classique. Sans combustion, sans papier, sans résidus noirs : tout bénéf, paraît-il.
Sauf qu’une équipe de chercheurs vient de regarder ce qu’il se passe réellement dans les bronches des jeunes consommateurs(1). Et le résultat ne colle pas du tout avec le discours ambiant.
Les chiffres viennent de tomber. Ils sont publiés dans une revue médicale de référence. Ils concernent plusieurs milliers de jeunes adultes suivis sur plusieurs années. Et ils pourraient bien refroidir ceux qui pensaient avoir trouvé la version “light” du cannabis.

Une génération qui vapote beaucoup plus qu’on ne le pense
Il faut commencer par un constat simple. La consommation régulière de cannabis concerne environ 35 % des 18-25 ans, contre 22 % chez les 26 ans et plus. Autrement dit : un jeune adulte sur trois en consomme régulièrement. Et la part qui passe par la vapoteuse progresse chaque année.
Le cannabis n’a donc plus grand-chose à voir avec l’imagerie du joint des années 90. Les modes de consommation ont changé. Les dispositifs aussi. Mais les poumons, eux, restent les mêmes.
Et justement, personne n’avait vraiment mesuré, sur un large échantillon, ce que tout ça produit concrètement sur les voies respiratoires des jeunes consommateurs souffrant d’asthme. Jusqu’à maintenant.

Une étude lourde, tirée d’un suivi fédéral
Le travail publié récemment s’appuie sur un programme de santé publique américaine de grande envergure : le PATH study (Population Assessment of Tobacco and Health). C’est un suivi longitudinal mené par la FDA et les Instituts nationaux de la santé américains, qui traque la consommation de tabac et ses effets sur la santé.
Les chercheurs ont exploité trois vagues d’enquête : 2016, 2018 et 2021. Ils ont retenu 4 477 participants âgés de 18 à 34 ans, tous asthmatiques. Leur mode de consommation de cannabis a été classé en quatre catégories :
- Non-consommateurs ;
- Fumeurs de cannabis en combustion (joint classique) ;
- Vapoteurs de cannabis (via dispositifs électroniques) ;
- Consommateurs mixtes, qui cumulent les deux modes.
Pour repérer les crises d’asthme, les chercheurs ont utilisé un indicateur objectif : l’usage de corticoïdes oraux ou injectables (les médicaments anti-inflammatoires prescrits lors d’une crise) dans les 12 mois suivants. Une prise de corticoïdes, c’est rarement un hasard. C’est quasi systématiquement le signe qu’une crise sérieuse est passée par là.
Les résultats ont ensuite été ajustés pour tenir compte de l’âge, du sexe, du statut socio-économique et de la consommation de tabac. Histoire d’éviter l’erreur classique de mettre sur le dos du cannabis ce qui viendrait de la cigarette.
Ce que les chercheurs ont vraiment trouvé
Voilà le chiffre que personne n’avait vu venir. Chez les 18-34 ans asthmatiques, inhaler du cannabis, peu importe la méthode, augmente la probabilité de crise d’asthme de 57 % à 81 % sur l’année qui suit.
Le résultat tient que la personne fume, vapote, ou fasse les deux. Le mode d’administration ne change quasiment rien. Le joint n’est pas plus dangereux que la vapoteuse. Et la vapoteuse n’est pas plus « clean » que le joint.
En clair : l’idée que la vape serait une version soft du cannabis pour les poumons ne tient pas. Les chercheurs, menés par la doctorante Felicia Tanu et le Dr Eric Mortensen (chef de médecine interne générale à UConn Health, dans le Connecticut), concluent sans détour : inhaler du cannabis, sous quelque forme que ce soit, est associé de façon significative à une augmentation du risque de crise d’asthme.
Pourquoi la vape ne protège pas
Reste une question : pourquoi le passage à la vape ne réduit-il pas les risques, alors qu’il évite la combustion ?
Plusieurs pistes. La fumée de cannabis, quand elle est produite par combustion, contient des composés irritants et des particules fines qui attaquent les bronches. Jusqu’ici, logique. Mais la vapeur issue d’un dispositif électronique contient elle aussi des substances qui enflamment les voies respiratoires : solvants, arômes, additifs de dilution, résidus de cannabinoïdes chauffés. Pas de fumée noire, mais une inflammation chronique des bronches bien réelle.
Chez un sujet asthmatique, dont les bronches sont déjà hyperréactives, n’importe quelle agression de ce type peut déclencher une crise. Le poumon ne fait pas la différence entre un joint, une cartouche de THC ou une e-cigarette parfumée. Il réagit à l’irritant, point.
Un rappel utile : l’asthme est une maladie inflammatoire chronique des voies aériennes. Les bronches se resserrent, le mucus s’accumule, la respiration devient sifflante. Dans les cas sévères, c’est l’urgence médicale.

Ce qu’il faut en retenir concrètement
Pour un jeune adulte asthmatique, passer du joint à la vape ne change rien à son risque de crise. Peu importe le marketing autour des cartouches et des dispositifs « nouvelle génération » : l’effet sur les voies respiratoires reste le même. Et l’effet va plutôt dans un sens : plus de crises.
Pour un jeune adulte non asthmatique, d’autres travaux antérieurs, notamment une étude de l’UCSF publiée en septembre 2025(2), ont déjà montré une augmentation de 44 % du risque de développer un asthme et de 27 % du risque de BPCO (une maladie pulmonaire obstructive chronique) chez les consommateurs quotidiens de cannabis inhalé.
La conclusion est simple. Le cannabis vapoté n’est pas la version saine du cannabis fumé. C’est une autre manière d’envoyer des irritants dans les bronches. Les poumons, eux, s’en souviennent longtemps.
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Sources éditoriales et fact-checking