Et si je vous disais qu’une paire de chaussures peut vous faire gagner plusieurs minutes sur un marathon. Sans une séance d’entraînement de plus. Juste en la laçant le jour J.
Pourtant, depuis 2016, tous les records du monde sur route, du 5 km au marathon, sont tombés…
Aujourd’hui, ces modèles ne sont plus réservés aux athlètes professionnels. On retrouve des chaussures carbone chez la plupart des grandes marques spécialisées, notamment sur i-Run, avec des modèles adaptés aussi bien aux compétiteurs qu’aux coureurs amateurs. Avec un point commun : une fine lame de carbone glissée sous le pied.
On les appelle les super shoes, ou chaussures à plaque carbone. Les marques promettent de la vitesse. Les forums parlent de dopage technologique. Et le prix dépasse souvent celui d’une montre GPS d’entrée de gamme.
Alors, vraie avancée ou bon argument de vente ? Pour le savoir, il faut d’abord ouvrir la semelle en deux. La réponse, et surtout le profil des coureurs pour qui ces chaussures valent le coup, arrive plus bas.

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Des records qui tombent les uns après les autres
Le tournant date de 2017. Cette année-là, Nike sort une chaussure annoncée comme faisant gagner 4 % d’efficacité. Un chiffre que l’on va décortiquer plus loin.
Un an plus tard, le Kényan Eliud Kipchoge boucle le marathon de Berlin en 2 h 01 min 39 s. Record du monde. En 2019, à Vienne, lors d’un événement organisé pour l’occasion, il passe même sous les deux heures (1 h 59 min 40 s), une première pour un être humain. À ses pieds, à chaque fois : une plaque carbone.
Le succès a été tel qu’un débat a éclaté. Certains ont parlé de dopage technologique. La fédération internationale, World Athletics, a fini par poser des limites : une seule plaque par chaussure, et une épaisseur de mousse plafonnée à 40 mm pour les courses sur route. Au-delà, le coureur est disqualifié.
Reste une question simple : comment un bout de carbone peut-il faire courir plus vite ? Pour le comprendre, des laboratoires ont littéralement coupé ces chaussures en deux.
Que contient vraiment une chaussure à plaque carbone ?
À première vue, rien de sorcier. Trois éléments travaillent ensemble.
La plaque
Une fine lame de fibre de carbone, le plus souvent incurvée, prise en sandwich au milieu de la mousse. Le carbone est cinq fois plus résistant que l’acier et deux fois plus rigide, tout en restant plus léger que l’aluminium. C’est le matériau idéal pour rigidifier sans alourdir.
Attention au malentendu : cette plaque n’est pas un ressort qui agit tout seul. Elle ne se déclenche que sous le poids et la poussée du coureur. En clair : elle ne court pas à votre place.
La mousse
C’est sans doute la pièce maîtresse, et on en parle moins. Les marques ont mis au point des mousses très souples, très légères et qui renvoient une grande partie de l’énergie reçue. Le souci, c’est qu’une mousse aussi tendre serait instable toute seule. La plaque vient la rigidifier et lui donner du répondant.
La géométrie
La semelle est bombée, comme un patin de chaise à bascule. On appelle cette forme le rocker. Couplée à la plaque incurvée, elle aide le pied à rouler vers l’avant. Le talon se relève plus vite, la cheville et le mollet travaillent moins, et le gros orteil reste droit au moment de la poussée, ce qui limite l’énergie gaspillée.
Autrement dit : la chaussure ne vous propulse pas, elle réduit les pertes d’énergie à chaque foulée.
Est-ce que ça marche, chiffres à l’appui ?
Oui, et c’est mesuré. Les études menées sur les premiers modèles Nike ont confirmé un gain d’environ 4 % sur ce que les spécialistes appellent l’économie de course. Pour faire simple : c’est la quantité d’oxygène que le corps dépense pour tenir une allure donnée. Moins vous en dépensez, plus vous tenez vite ou longtemps.
Sur le chrono, ce gain se traduit par 2 à 3 % de temps en moins. Cela paraît peu. Sur un marathon couru en 4 h 26, cela représente pourtant environ 8 minutes, de quoi finir autour de 4 h 18.
Les tests en laboratoire confirment l’écart avec une chaussure classique :
- Le retour d’énergie atteint 71 % en moyenne, contre 58 % pour une chaussure sans plaque ;
- Le poids descend à 228 grammes en moyenne, contre 270 grammes ;
- La rigidité est environ 50 % plus élevée.
Une autre étude a mesuré une dépense d’énergie réduite sur tous les profils de terrain : 3,8 % sur le plat, 2,8 % en montée et 2,7 % en descente.
Et le plus utile n’est pas réservé à l’élite. Selon plusieurs spécialistes, un coureur amateur pourrait même en profiter davantage qu’un champion, car ses appuis sont moins efficaces au départ. Bonne nouvelle, donc. Sauf que…
Le piège que la boîte ne mentionne pas
Voici ce que les publicités oublient souvent de préciser. Ces chaussures n’ont pas été pensées pour tout le monde, ni pour tous les jours.
Elles ne conviennent pas à tous les coureurs
Trois facteurs changent tout :
- Le poids, car un coureur trop lourd attaque souvent par le talon, et un coureur très léger ne plie pas assez la lame ;
- L’allure, car la plaque ne donne sa pleine mesure qu’à vitesse soutenue, pas en footing lent ;
- L’appui, car l’avant et le milieu du pied en profitent plus que le talon.
D’après les mesures d’un laboratoire spécialisé, ces modèles conviennent à environ 36 % des coureurs qui attaquent par l’avant du pied, contre 16 % seulement de ceux qui attaquent par le talon, le reste pouvant s’y retrouver selon le modèle.
Elles s’usent vite
La plupart sont des chaussures de compétition. Ce qui les rendrait plus solides réduirait aussi leur rendement. Résultat : on les garde pour les courses et quelques séances clés, pas pour avaler tous ses kilomètres.
Elles sont instables
Mousse haute, base étroite, semelle bombée : tout est fait pour aller vite et tout droit. Dans les virages, à l’arrêt ou en marchant, elles peuvent sembler bancales. Elles sont aussi déconseillées sur les sentiers (sauf modèles prévus pour le trail) et aux personnes sujettes à certains soucis de genou ou de hanche.
Elles coûtent cher
C’est le dernier obstacle, et pas le moindre. En moyenne, une chaussure à plaque carbone coûte 68 % de plus qu’une chaussure sans plaque. Le ticket d’entrée dépasse souvent les 200 euros, et les modèles haut de gamme approchent les 300.
Trop les porter peut blesser
En facilitant la foulée, la plaque déplace une partie du travail vers le haut de la jambe, du côté des ischio-jambiers et des fessiers. Les porter trop souvent expose donc à des douleurs d’usure. À noter au passage : les semelles en carbone que l’on glisse dans une chaussure normale n’apportent pas le même gain, d’après une étude récente.
Alors, pour qui ces chaussures valent-elles vraiment le coup ?
Voici la réponse promise au début.
Si votre objectif est de courir plus vite, sur 10 km, semi ou marathon, elles peuvent vous aider. Pas seulement les coureurs de tête : les amateurs aussi, à condition d’accepter leurs limites.
La règle est simple : on les réserve aux courses et aux grosses séances, on ne court pas avec tous les jours, et on les essaie avant d’acheter. Car il n’existe pas de modèle miracle, ni de paire la plus rapide pour tout le monde. Chaque marque a sa forme de plaque et sa mousse : Nike (Vaporfly, Alphafly), Adidas (Adizero Adios Pro), Saucony (Endorphin), Hoka, New Balance (FuelCell SuperComp) ou Asics (Metaspeed). Ce qui convient à votre voisin ne vous ira pas forcément.
Et la vérité, la vraie, tient en une phrase : la plaque carbone ne remplace ni l’entraînement, ni le sommeil, ni l’alimentation. Elle ne court pas à votre place. Elle rend juste chaque foulée un peu moins coûteuse. Le reste, c’est vous qui le fournissez.
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