Plus de 936 millions d’adultes dans le monde sont en surpoids ou obèses. Et depuis que les injections hebdomadaires comme le sémaglutide et le tirzépatide sont arrivées en pharmacie, des millions de patients ont vu la balance descendre de 15 à 20 % en un peu plus d’un an. Un résultat qui, jusqu’ici, n’était atteint qu’après une chirurgie bariatrique.
Les courbes impressionnent. Les avant-après circulent sur les réseaux sociaux. Les cabinets médicaux prescrivent.
Mais une équipe universitaire américaine vient de publier dans une des revues médicales les plus lues au monde un résultat qui dérange.
Le 17 avril 2026, au Moscone Center de San Francisco, John A. Batsis et son équipe de l’Université de Caroline du Nord ont présenté une revue systématique devant plusieurs milliers de médecins internistes réunis au congrès annuel de l’American College of Physicians. Leurs conclusions sont parues le même jour dans Annals of Internal Medicine(1).
Ce qu’ils ont mesuré n’est pas la quantité de kilos perdus. Ce qu’ils ont mesuré, c’est la composition de ces kilos perdus. Et c’est là que les chiffres cessent d’être flatteurs.

Ce que personne ne regardait jusqu’ici
Quand une personne perd 20 kilos, la question évidente est : 20 kilos de quoi ?
De graisse, espère-t-on. Mais le corps ne fonctionne pas avec un bouton « brûler uniquement la graisse ». Quand le poids baisse, la masse musculaire et osseuse baisse aussi, dans des proportions qui varient selon la méthode utilisée.
La règle classique, issue des études sur la restriction calorique, tient en une phrase : environ un quart du poids perdu provient de la masse maigre, c’est-à-dire essentiellement du muscle, de l’os et des organes. Les trois quarts restants sont de la graisse.
C’est sur cette règle des 25 % que les spécialistes se basaient. Tant que les études respectaient ce ratio, les pertes étaient jugées acceptables.
Les nouveaux médicaments ont fait sauter ce cadre.
Une revue construite pour ne rien laisser passer
L’équipe de Batsis a compilé 36 essais randomisés contrôlés publiés entre janvier 2023 et février 2026. Quatre molécules au banc d’essai, toutes prescrites sous différents noms commerciaux : liraglutide, sémaglutide, tirzépatide et dulaglutide.
Face à ces médicaments, les chercheurs ont placé des comparateurs : changements d’hygiène de vie (alimentation, activité physique) et placebo. Les participants étaient des adultes de 18 ans ou plus, en surpoids ou obèses.
La méthode est classique, la question posée ne l’est pas.
Les auteurs voulaient savoir si la part du poids perdu sous forme de muscle dépassait les seuils attendus par la littérature scientifique. Ces seuils, définis à l’avance, servent de garde-fou : en dessous, la perte musculaire reste dans la norme des amaigrissements classiques. Au-dessus, l’alerte est donnée.
Le résultat qui fait tousser
Dans deux études sur trois portant sur les médicaments incrétines, les pertes liées au muscle ont dépassé les seuils préspécifiés.
Deux études sur trois. Pas une sur dix, pas une minorité. Une écrasante majorité.
John Batsis, dans le communiqué officiel de l’ACP, formule les choses sans détour : la proportion de poids perdu attribuable au muscle était systématiquement plus élevée que prévu, tous essais confondus.
Autrement dit : ce qui descend sur la balance n’est pas que de la graisse.
Le twist que les auteurs ajoutent eux-mêmes
Si l’article s’arrêtait là, le titre serait simple : les médicaments GLP-1 rongent le muscle, point final.
Sauf qu’il y a une deuxième partie à l’analyse. Et elle oblige à réfléchir autrement.
Dans les groupes comparateurs (régime, activité physique, placebo), la moitié des interventions dépassaient aussi les seuils de perte musculaire. Et ce, alors même que la perte de poids totale y était souvent plus modeste.
La conclusion que Batsis et ses collègues tirent est importante : la perte musculaire n’est pas une spécificité du sémaglutide ou du tirzépatide. C’est une conséquence de la perte de poids elle-même. Peu importe la méthode utilisée, dès qu’on fait fondre la balance de manière significative, le muscle part avec.
Le médicament ne vole pas le muscle. C’est l’amaigrissement qui le fait, et les incrétines amaigrissent simplement plus, plus vite, et plus fort.
Pourquoi ce muscle compte vraiment
À ce stade, il faut préciser pourquoi les scientifiques s’acharnent sur cette question.
Le muscle ne sert pas qu’à soulever des sacs de courses. C’est un tissu métabolique actif qui occupe plusieurs rôles :
- Il capte environ 80 % du glucose qui circule après un repas ;
- Il participe à la régulation de l’insuline et donc au contrôle du sucre sanguin ;
- Il constitue le plus grand réservoir d’acides aminés de l’organisme (la matière première des protéines) ;
- Il soutient la posture, la force de préhension et l’équilibre ;
- Il brûle des calories en permanence, même au repos.
Quand le muscle diminue, le métabolisme ralentit. Ce ralentissement favorise la reprise de poids dès que le traitement est arrêté. Et il augmente le risque de chutes, de fractures et de perte d’autonomie chez les plus âgés.
Il existe même un nom pour cette situation paradoxale : l’obésité sarcopénique. Un patient peut sortir d’un traitement plus léger sur la balance mais plus faible, plus fragile, et à plus haut risque qu’avant.
Ce que les auteurs recommandent vraiment de faire
La conclusion des chercheurs ne dit pas d’arrêter les médicaments. Elle dit autre chose, de plus pratique.
Les médecins doivent informer les patients dès le départ. Des stratégies de préservation musculaire doivent accompagner le traitement, et pas être ajoutées après coup, quand la perte est déjà là.
Concrètement, les pistes identifiées dans la littérature scientifique autour de cette revue sont cohérentes :
- Un apport en protéines suffisant, souvent supérieur aux recommandations de base de 0,8 g/kg/jour pour une personne sédentaire ;
- De la musculation régulière, qui reste à ce jour la seule intervention capable d’augmenter la masse musculaire pendant un déficit calorique ;
- Un suivi de la composition corporelle (et non du seul poids) avec des outils comme la DXA ou l’IRM ;
- Une vigilance accrue chez les adultes de plus de 65 ans, plus exposés au risque de sarcopénie.
Les futurs essais cliniques devront clarifier pourquoi ces pertes surviennent et ce qu’elles impliquent vraiment à long terme. Les auteurs insistent sur ce point.
Ce qu’il faut retenir
Les médicaments comme Wegovy, Ozempic ou Mounjaro tiennent leurs promesses sur la balance. Mais dans deux tiers des études analysées par l’équipe de Batsis, la part du poids perdu sous forme de muscle dépassait ce qui était attendu. Le phénomène n’est pas propre aux injections : il accompagne toute perte de poids importante, médicamenteuse ou non. La différence, c’est que les incrétines font perdre plus, plus vite. Ne reste qu’à accompagner ce processus comme il se doit, plutôt que de regarder uniquement la balance.
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Sources éditoriales et fact-checking