Vous passez des heures à la salle. Vous comptez vos grammes de protéines. Vous avalez vos compléments alimentaires religieusement. Et si la clé de votre force musculaire se trouvait… dans vos intestins ?
Non, ce n’est pas le titre d’un mauvais article putaclic. C’est le résultat d’une étude très sérieuse publiée dans la revue Gut(1), l’une des plus prestigieuses au monde en gastro-entérologie. Des chercheurs espagnols et néerlandais viennent de mettre en évidence un lien direct entre une bactérie intestinale et la force musculaire. Pas la masse. Pas l’endurance. La force pure.
Mais avant de vous donner le nom de cette bactérie et les détails, regardons d’abord pourquoi cette découverte change pas mal de choses.

Le microbiote, ce coach invisible
Votre intestin abrite des milliers de milliards de micro-organismes. On appelle cet ensemble le microbiote intestinal (ou “flore intestinale” si vous préférez). Ces bactéries jouent un rôle dans la digestion, le système immunitaire, le métabolisme et même l’humeur. Ça, la science le sait depuis un moment.
Ce qu’on savait moins, c’est leur influence potentielle sur la performance musculaire. Quelques études avaient déjà montré que les athlètes de haut niveau possèdent un microbiote plus diversifié que les personnes sédentaires. En 2014, des chercheurs irlandais avaient comparé la flore intestinale de joueurs de rugby professionnels à celle de non-sportifs : les différences étaient considérables. Une étude complémentaire publiée en 2018 dans Gut avait confirmé que ces différences étaient encore plus marquées au niveau métabolique.
Mais personne n’avait encore identifié une bactérie précise capable d’influencer directement la force des muscles.
L’étude qui bouscule tout
Pour cette nouvelle recherche, l’équipe menée par Borja Martínez-Téllez (Université d’Almería) a analysé les selles de 123 participants : 90 jeunes adultes (18-25 ans) et 33 adultes plus âgés (65 ans et plus). L’objectif : identifier quelles bactéries intestinales sont liées à la force musculaire.
Les participants ont passé plusieurs tests physiques : force de préhension (le fameux test de grip, qui consiste à serrer un appareil le plus fort possible), leg press (presse à cuisses), développé couché et VO2 max (la capacité maximale du corps à utiliser l’oxygène pendant un effort). Le test de grip est particulièrement utilisé en recherche médicale, car il donne un aperçu fiable de la force musculaire globale. Une faible force de préhension est même associée à un risque accru de mortalité prématurée.
Les chercheurs ont ensuite séquencé l’ADN des micro-organismes présents dans les échantillons de selles pour identifier chaque espèce et mesurer son abondance.
Un seul genre sort du lot
Parmi toutes les bactéries détectées, un seul groupe (on parle de “genre” en microbiologie) a montré une association positive avec la masse et la force musculaires : le genre Roseburia.
Mais attention, toutes les espèces de ce genre ne se valent pas. Roseburia faecis et Roseburia hominis ? Aucun lien significatif avec les indicateurs de force. Roseburia intestinalis ? Un lien avec la force des jambes et du haut du corps chez les jeunes, mais rien de plus.
Une seule espèce s’est démarquée sur tous les indicateurs de force.
Les résultats chez l’humain
Chez les jeunes adultes, une plus grande abondance de cette bactérie était positivement associée à la force de préhension et à la VO2 max. Chez les personnes âgées, ceux qui en possédaient dans leur intestin avaient une force de préhension 29 % supérieure par rapport à ceux chez qui elle était indétectable. 29 %. Sans aucune différence en termes de capacité cardio-respiratoire.
Autre donnée intéressante : cette bactérie est nettement moins présente chez les personnes âgées. Chez les jeunes, son abondance peut atteindre 6,6 % du microbiote total. Chez les seniors, le maximum observé était de 1,3 %. Ce déclin se produit précisément pendant la période de la vie où la perte de masse musculaire s’accélère.
Coïncidence ? Les chercheurs ont voulu en avoir le coeur net.
Le test sur les souris
Trouver une corrélation, c’est bien. Prouver un lien de cause à effet, c’est mieux. Pour cela, les chercheurs ont mené une expérience sur 32 souris. Ils ont d’abord appauvri le microbiote des animaux avec des antibiotiques pendant deux semaines, puis les ont réparties en 4 groupes. Trois groupes ont reçu chacun une espèce différente de Roseburia une fois par semaine pendant huit semaines. Le quatrième groupe n’a rien reçu (groupe témoin).
Les résultats sont sans appel.
Aucune des espèces de Roseburia n’a amélioré l’endurance des souris (mesurée par le temps de course avant épuisement). Mais une seule espèce a provoqué une augmentation d’environ 30 % de la force de préhension des pattes avant après quatre, six et huit semaines de traitement.
Les souris traitées avec cette bactérie avaient aussi des fibres musculaires plus grosses et une proportion significativement plus élevée de fibres de type II dans le muscle soléaire (situé dans le mollet). Les fibres de type II, aussi appelées fibres “rapides” ou “fast-twitch”, sont celles qui interviennent dans les mouvements explosifs : sprint, soulever de charges lourdes, sauts. En clair : exactement le type de fibre que tout pratiquant de musculation cherche à développer.
Ce qui se passe au niveau métabolique
L’analyse métabolique a révélé que cette bactérie modifie la façon dont les muscles produisent de l’énergie. Chez les souris traitées, les concentrations d’acides aminés (les briques de base des protéines) ont diminué dans le caecum (une partie de l’intestin) et dans le sang. En parallèle, deux voies métaboliques se sont activées dans le muscle : la voie des purines et la voie des pentoses phosphates. Ces deux voies sont impliquées dans la production d’énergie cellulaire et la synthèse de nouveaux composants nécessaires à la croissance musculaire.
Le nom de cette bactérie
Cette bactérie, c’est Roseburia inulinivorans.
Les chercheurs la décrivent comme un modulateur spécifique de la force musculaire. Elle relie directement le microbiote intestinal au métabolisme et à la fonction du muscle. Le terme scientifique pour décrire cette connexion : “l’axe intestin-muscle”.
Avant de vous emballer
Aussi prometteurs que soient ces résultats, il faut garder les pieds sur terre. Les chercheurs eux-mêmes soulignent plusieurs limites :
- Les souches humaines de Roseburia n’ont pas colonisé durablement l’intestin des souris, ce qui signifie que l’effet observé pourrait être différent dans un intestin humain avec un microbiote déjà établi ;
- L’étude chez l’humain reste observationnelle : les personnes qui ont plus de R. inulinivorans consomment peut-être aussi plus de fibres alimentaires ou ont un mode de vie globalement plus sain ;
- Certaines voies biologiques comme l’inflammation ou la signalisation neuromusculaire n’ont pas été directement évaluées.
En résumé, corrélation ne veut pas dire causalité. Ce n’est pas parce que les personnes les plus fortes ont davantage de cette bactérie que c’est forcément elle qui les rend fortes. D’autres facteurs pourraient expliquer cette association.
Et après ?
Les chercheurs concluent que la prochaine étape sera de mener des essais cliniques rigoureux chez l’humain pour vérifier si une supplémentation orale en R. inulinivorans peut réellement améliorer la santé musculaire, favoriser un vieillissement en bonne santé et lutter contre les maladies qui provoquent une fonte des muscles (comme la sarcopénie ou la cachexie).
Si ces essais confirment les résultats, on pourrait voir apparaître un probiotique d’un genre nouveau : un complément destiné non pas à la digestion ou à l’immunité, mais directement à la performance et à la force musculaire.
En attendant, une chose est certaine : ce que vous avez dans le ventre pourrait bien compter autant que ce que vous soulevez à la salle.
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Sources éditoriales et fact-checking