Une personne sur huit dans le monde est touchée par l’obésité. Ce chiffre est connu. Ce qui l’est moins, c’est l’impact de la prise de poids progressive, celle qui s’installe année après année, sur le risque de développer certains cancers bien précis.
Une nouvelle étude vient d’être présentée au Congrès européen sur l’obésité (ECO 2026) à Istanbul, du 12 au 15 mai. Ses résultats sont clairs. Et ils concernent potentiellement tout le monde.

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630 000 personnes suivies pendant des décennies
L’étude(1) a été menée par les professeurs Anton Nilsson et Tanja Stocks, du département de médecine translationnelle de l’Université de Lund en Suède. Elle s’appuie sur les données de l’étude ODDS, une cohorte nationale suédoise qui regroupe 251 041 hommes et 378 981 femmes.
Chaque participant disposait en moyenne de quatre mesures de poids entre 17 et 60 ans, sur une période couvrant 1911 à 2020. Le suivi des cancers s’est poursuivi jusqu’en 2023.
En clair : il ne s’agit pas d’un simple relevé de poids à un instant donné. Les chercheurs ont reconstitué la trajectoire pondérale complète de chaque personne sur plus de 40 ans.
Ce n’est pas le poids, c’est la pente qui compte
La plupart des études précédentes mesurent le poids à un moment fixe, souvent vers 50 ou 60 ans. Celle-ci adopte une approche différente. Elle évalue la vitesse à laquelle le poids augmente entre l’adolescence et la soixantaine.
Et c’est là que les résultats deviennent préoccupants.
Les chercheurs ont comparé les 20 % de personnes ayant pris le plus de poids au fil de leur vie adulte avec les 20 % ayant le moins grossi. Le constat est net : plus la prise de poids est rapide et importante, plus le risque de cancer grimpe.
Des cancers bien identifiés
Pour les cancers globalement liés à l’obésité (ceux déjà reconnus par le Centre international de recherche sur le cancer, le CIRC), le surrisque atteint +46 % chez les hommes et +43 % chez les femmes dans le groupe ayant le plus grossi.
Mais certains cancers spécifiques se démarquent nettement.
Chez les hommes
- Cancer du foie : risque multiplié par 2,67 ;
- Cancer de l’oesophage (adénocarcinome) : risque multiplié par 2,25 ;
- Cancer du côlon : +52 % ;
- Cancer du rein (carcinome à cellules rénales) : +81 %.
Chez les femmes
- Cancer de l’endomètre (paroi interne de l’utérus) : risque multiplié par 3,78 ;
- Cancer du sein post-ménopause : +42 % ;
- Méningiome (tumeur des membranes qui entourent le cerveau) : +32 % ;
- Cancer du rein : +91 %.
Des chiffres qui ne laissent pas beaucoup de place au doute.
L’âge auquel on grossit change tout
L’étude va plus loin. Elle montre que le moment où la prise de poids survient dans la vie influe sur le type de cancer concerné.
Chez les hommes, c’est la prise de poids avant 45 ans qui pèse le plus lourd, notamment pour le cancer du foie et de l’oesophage. Les mécanismes suspectés : l’inflammation chronique, la résistance à l’insuline et le reflux gastro-oesophagien (RGO), c’est-à-dire les remontées acides.
Chez les femmes, c’est plutôt la prise de poids après 30 ans qui est la plus associée aux cancers hormonaux : endomètre, sein post-ménopause, méningiome. Le facteur clé ici serait le dérèglement du métabolisme des hormones sexuelles, en particulier les oestrogènes.
Obèse avant 30 ans : les chiffres les plus inquiétants
Les chercheurs ont aussi isolé l’impact de l’âge auquel une personne devient obèse (c’est-à-dire un IMC supérieur ou égal à 30).
Les hommes devenus obèses avant 30 ans présentaient :
- Un risque 5 fois plus élevé de cancer du foie ;
- Un risque doublé de cancer du pancréas et du rein ;
- +58 % de risque de cancer du côlon.
Les femmes devenues obèses avant 30 ans présentaient :
- Un risque 4,5 fois plus élevé de cancer de l’endomètre ;
- +67 % de risque de cancer du pancréas ;
- Un risque doublé de cancer du rein ;
- +76 % de risque de méningiome.
En clair : plus l’obésité s’installe tôt, plus le corps est exposé longtemps aux mécanismes biologiques qui favorisent le développement tumoral.
Des cancers “non classiques” aussi concernés
L’étude ne s’arrête pas aux cancers déjà officiellement reconnus comme liés à l’obésité par le CIRC. Elle met aussi en lumière des associations avec des cancers pour lesquels le lien avec le surpoids est encore discuté.
Parmi eux, les tumeurs de l’hypophyse (une glande située à la base du cerveau), avec un risque multiplié par 3,13 chez les hommes et par 2,13 chez les femmes dans le groupe ayant le plus grossi. Des associations ont aussi été observées avec le mélanome (+27 %) et le lymphome diffus à grandes cellules B (+48 %) chez les hommes.
Pourquoi la graisse favorise le cancer
Les mécanismes biologiques qui relient l’excès de poids au cancer sont aujourd’hui de mieux en mieux compris. Les principaux sont :
- La modification du métabolisme des hormones sexuelles (oestrogènes, testostérone) ;
- L’hyperinsulinisme et la résistance à l’insuline, qui stimulent la croissance cellulaire ;
- La sécrétion d’adipokines par le tissu adipeux (des molécules pro-inflammatoires produites par les cellules graisseuses) ;
- L’inflammation chronique de bas grade, un terrain favorable à la transformation cancéreuse.
Autrement dit : la graisse n’est pas un tissu inerte. Elle agit comme un organe endocrinien, c’est-à-dire qu’elle produit des hormones et des signaux chimiques qui peuvent dérégler l’ensemble du métabolisme.
Ce que cette étude change
La conclusion des auteurs est directe. Le poids à l’adolescence et la prise de poids tout au long de la vie adulte sont tous les deux associés au risque de développer la plupart des cancers liés à l’obésité, avec des différences selon le site du cancer, le sexe et le moment de la prise de poids.
Ce qu’il faut retenir, c’est que cette étude déplace le regard. On ne parle plus seulement d’être obèse ou non à un moment donné. On parle de trajectoire. De dynamique. De ce qui se passe entre 17 et 60 ans.
Et dans un contexte mondial où l’obésité ne cesse de progresser, les auteurs insistent sur un point : la prévention du cancer passe aussi, et peut-être surtout, par la gestion du poids sur le long terme. Pas uniquement par un régime à 40 ans.
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Sources éditoriales et fact-checking