Il y a un symptôme de la dépression dont personne ne parle. Ni les médecins. Ni les psychiatres. Ni les proches.
La nourriture perd son goût. La musique semble lointaine. Les couleurs paraissent ternes. Le parfum d’un proche ne déclenche plus rien. Le contact physique ne procure plus de réconfort.
Ces symptômes existent. Ils sont réels. Et ils viennent d’être documentés avec une précision inédite.

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Ce que l’on croit savoir (et qui est faux)
La dépression, dans l’imaginaire collectif, c’est la tristesse. La fatigue. Le manque de motivation. Un problème “dans la tête”.
Ce raccourci est réducteur. Il est aussi faux. La dépression ne se limite pas au cerveau. Elle touche le corps entier. Et ce n’est pas une façon de parler.
Une équipe de chercheurs australiens vient de publier une étude qui pourrait changer la manière dont on diagnostique et on traite cette maladie. Mais pour comprendre pourquoi, il faut d’abord saisir un mécanisme que le corps humain utilise depuis toujours.
Quand le corps fait le mort
Prenons une image simple. Quand on attrape un rhume, le nez coule. Ce n’est pas un bug : c’est le corps qui tente d’expulser les agents pathogènes du système respiratoire. Un mécanisme de défense.
Le Pr Christopher Sharpley, professeur en neurosciences à l’Université de New England (Australie), pense que la dépression déclenche un mécanisme du même ordre. Sauf qu’au lieu de faire couler le nez, le corps coupe les sens.
“Quand le monde de quelqu’un devient si douloureux ou si insurmontable qu’il ne peut plus faire face, la seule réponse du corps est de se retirer”, explique-t-il. “Un moyen efficace de le faire est d’atténuer les sens, pour que les informations sur ce monde désagréable soient moins intenses.”
En clair : quand la réalité devient insupportable, le corps baisse le volume. Il éteint progressivement les capteurs. C’est ce que les chercheurs appellent “l’hyposensibilité sensorielle”, c’est-à-dire la diminution de la capacité à percevoir par les sens.
Ce n’est pas un dysfonctionnement. C’est un mécanisme de survie.
51 études, 5 sens, une seule conclusion
Pour arriver à cette conclusion, l’équipe du Pr Sharpley (accompagné du Dr Lorenzo Odierna, du Pr Vicki Bitsika et de Christopher Watson) a réalisé quelque chose que personne n’avait encore fait. Elle a passé en revue 51 études scientifiques, chacune portant sur un ou plusieurs des cinq sens chez les personnes souffrant de trouble dépressif majeur (le terme médical pour désigner la dépression clinique).
Vue. Ouïe. Goût. Toucher. Odorat. Tout y est passé.
Le résultat, publié dans la revue Translational Psychiatry (groupe Nature)(1), est sans appel : les cinq sens sont affectés. Pas un ou deux selon les cas. Les cinq.
“L’hyposensibilité sensorielle touche les personnes dépressives de manière significativement plus marquée que les personnes non dépressives”, précise le Pr Sharpley. “Cela n’avait jamais été documenté avec autant de détail auparavant. Cela montre que la dépression peut déclencher une réponse du corps entier.”
C’est la première revue scientifique à documenter ce phénomène sur l’ensemble des cinq sens.
Deux mécanismes identifiés
D’après les chercheurs, cette baisse de sensibilité s’explique de deux façons :
- Les capteurs sensoriels eux-mêmes fonctionnent moins bien (on parle d’hyposensibilité périphérique) ;
- Le cerveau traite moins efficacement les signaux qu’il reçoit (dysfonctionnement des processus cognitifs centraux).
Les deux peuvent se combiner. Le résultat est le même : le monde semble plus sourd, plus flou, plus lointain.
“Vous êtes dépressif” : un diagnostic qui ne suffit plus
“Quand on va chez le médecin pour une douleur abdominale, on n’accepte pas un diagnostic de ‘mal au ventre’. On attend du praticien une compréhension plus fine”, souligne le Pr Sharpley.
En santé mentale, c’est pourtant ce qui se passe dans la majorité des cas. Le diagnostic tombe : “vous êtes dépressif”. Voilà un antidépresseur. Voilà une thérapie. Bonne chance.
Le Pr Sharpley veut changer ça. Et ce que son équipe a découvert par ailleurs pourrait bien y parvenir.
Cinq formes de dépression, pas une seule
Au-delà de cette revue sur les sens, l’équipe du Pr Sharpley travaille sur un autre volet au sein du Brain-Behaviour Research Group (BBRG), le laboratoire de recherche de l’Université de New England. Grâce à un appareil d’électroencéphalographie (EEG : un outil qui enregistre l’activité électrique du cerveau), les chercheurs ont collecté des données sur plus de 200 personnes.
Ce qu’ils ont trouvé bouscule la vision actuelle de la maladie.
Il n’existe pas une seule forme de dépression. Il en existe cinq. Cinq sous-types distincts, chacun identifiable par ses propres schémas d’ondes cérébrales.
Et chaque sous-type nécessiterait un traitement différent. Pas le même médicament. Pas la même thérapie. Un protocole adapté.
“Chacun de ces sous-types de dépression nécessite un traitement spécifique, plutôt qu’une pilule ou une thérapie psychologique unique pour tous”, résume le Pr Sharpley.
Ce que ça change concrètement
L’objectif des chercheurs est clair : faire intégrer le retrait sensoriel dans les critères diagnostiques officiels de la dépression. Concrètement, cela pourrait permettre :
- Un diagnostic plus complet, qui ne repose plus uniquement sur l’humeur ;
- Des traitements ciblés selon le sous-type de dépression identifié ;
- Une prise en charge adaptée à ce que vit réellement chaque patient.
L’idée d’une “dépression” au singulier pourrait bientôt devenir obsolète.
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Sources éditoriales et fact-checking
