Les stéroïdes anabolisants sont partout. Dans les salles de sport, sur les réseaux sociaux, dans les vestiaires. Leur consommation augmente chaque année dans le monde. Et pourtant, on en parle très peu dans les centres de soins. Comme si le problème n’existait pas.
Une équipe de chercheurs australiens vient de publier des résultats qui devraient faire réfléchir plus d’un pratiquant de musculation(1).

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Ce que révèle cette nouvelle étude
Benjamin Bonenti, doctorant à l’université Griffith (Australie), a analysé les données de près de 19 000 adultes recueillies entre 2022 et 2025 dans des centres de traitement des addictions (alcool et drogues). Parmi eux, 521 personnes ont déclaré avoir consommé des stéroïdes anabolisants androgènes (SAA), dont 92,7 % d’hommes.
L’objectif : comprendre si les personnes qui prennent le plus de risques avec les stéroïdes présentent aussi des troubles psychologiques plus marqués.
Le résultat est sans appel.
Les individus classés dans les groupes de risque modéré et élevé présentaient des symptômes de dépression et d’anxiété nettement plus importants, ainsi que des traits d’impulsivité plus marqués.
En clair : plus l’usage de stéroïdes est risqué (doses élevées, fréquence importante, problèmes de santé associés), plus les troubles mentaux sont présents.
Comment les chercheurs ont mesuré tout ça
L’équipe a utilisé plusieurs outils validés scientifiquement. Le niveau de risque lié aux stéroïdes a été évalué grâce au questionnaire WHO-ASSIST, un outil développé par l’Organisation mondiale de la santé qui classe les consommateurs en trois catégories : risque faible (score de 0 à 3), modéré (4 à 26) et élevé (27 et plus).
Pour la santé mentale, les chercheurs ont mesuré la dépression et l’anxiété. Et pour l’impulsivité, ils ont utilisé l’échelle Short UPPS-P. Ce dernier outil mesure différentes facettes de l’impulsivité : la tendance à agir de manière irréfléchie sous le coup d’émotions négatives, le manque de prévoyance, la recherche de sensations fortes et la difficulté à rester concentré sur une tâche ennuyeuse.
Une régression logistique multinomiale (c’est un modèle statistique qui permet de comparer plusieurs groupes en même temps) a été utilisée pour déterminer si la dépression, l’anxiété et l’impulsivité permettaient de prédire le niveau de risque lié aux stéroïdes.
Le vrai problème : des consommateurs invisibles
Et c’est là que ça devient vraiment intéressant.
La plupart des participants ne consultaient pas pour un problème de stéroïdes. La méthamphétamine et l’alcool étaient les principales substances déclarées comme problématiques.
Autrement dit : les consommateurs de stéroïdes passent sous les radars. Ils viennent pour un problème d’alcool ou de drogue, mais personne ne leur pose la question sur les stéroïdes. Et personne ne fait le lien avec leur état psychologique.
Les modèles de soins dans les centres de traitement des addictions sont principalement conçus pour gérer la dépendance et l’intoxication liées à des substances comme l’alcool, les méthamphétamines ou les opioïdes. Les besoins spécifiques des consommateurs de stéroïdes y sont rarement pris en compte.
Pourquoi c’est un angle mort
La raison est simple. Les stéroïdes ne fonctionnent pas comme les autres drogues. Il n’y a pas d’effet immédiat de “défonce”. Pas d’intoxication aiguë. La motivation est différente : les stéroïdes sont généralement utilisés pour atteindre un objectif physique ou de performance à long terme, dans le cadre d’un programme d’entraînement rigoureux et d’un régime strict.
Du coup, les consommateurs de stéroïdes ne se reconnaissent pas dans le profil classique du “toxicomane”. Et les soignants ne pensent pas à chercher de ce côté-là.
Dépression, anxiété, impulsivité : le cocktail
Le lien entre stéroïdes et troubles mentaux n’est pas une nouveauté. Une étude turque publiée en 2024 avait déjà montré que les bodybuilders consommant des stéroïdes avaient des scores de dépression et d’anxiété nettement supérieurs à ceux d’un groupe contrôle de bodybuilders non-consommateurs. Sept utilisateurs sur 25 présentaient des symptômes d’anxiété, contre zéro dans le groupe témoin.
Mais l’étude de Bonenti va plus loin. Elle ne se contente pas de comparer “consommateur” versus “non-consommateur”. Elle montre un effet graduel : plus le niveau de risque augmente, plus les symptômes s’aggravent.
Et l’impulsivité, souvent oubliée dans ces analyses, joue un rôle central. Une personne impulsive aura tendance à augmenter les doses, à empiler les substances, à ignorer les signaux d’alerte de son corps. Le cercle vicieux est en place.
Ce que les chercheurs recommandent
Selon Benjamin Bonenti, un dépistage systématique de la consommation de stéroïdes, combiné à une évaluation de la santé mentale, permettrait de repérer plus tôt les personnes à risque et de leur proposer un accompagnement adapté.
En résumé : il faudrait poser la question. Systématiquement. Dans tous les centres de soins en addictologie.
Ce que cela signifie concrètement
- Les consommateurs de stéroïdes qui remarquent des changements d’humeur, une irritabilité accrue ou des pensées sombres ne devraient pas mettre ces symptômes sur le compte du stress ou de la fatigue ;
- Les professionnels de santé qui suivent des patients pour un problème d’alcool ou de drogue devraient intégrer un questionnaire sur les stéroïdes dans leur bilan initial ;
- Les pratiquants de musculation qui utilisent des stéroïdes devraient être informés que le risque ne se limite pas au foie ou au coeur, il concerne aussi le cerveau.
Le mot de la fin
À l’échelle mondiale, environ 3,3 % de la population consomme des stéroïdes anabolisants. C’est loin d’être anecdotique. Et pourtant, la prise en charge de ces consommateurs reste marginale dans les systèmes de soins.
Cette étude australienne met le doigt sur un problème concret : on ne peut pas soigner correctement un patient si on ignore une partie de ce qu’il consomme. Et surtout, on ne peut pas comprendre ses troubles psychologiques si on ne regarde pas du côté des stéroïdes.
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