Et si un jus de légume pouvait faire ce que 30 ans de médecine n’ont pas réussi ? Protéger les reins des femmes enceintes, réduire les complications pour le bébé, diminuer le besoin de médicaments. Le tout pour quelques euros par jour.
Difficile à croire. Mais une étude britannique publiéeans Kidney International Reports(1) avance exactement cela. Et les premiers résultats donnent des raisons d’y croire.
Avant d’en arriver là, il faut comprendre pourquoi ce sujet est aussi grave et pourquoi personne n’a rien tenté depuis trois décennies.

Table des matières
Grossesse et reins malades : un cocktail à haut risque
La maladie rénale chronique (MRC) touche environ 850 millions de personnes dans le monde. Parmi elles, des femmes en âge de procréer.
Pendant la grossesse, le volume sanguin augmente d’environ 50 %. Les reins doivent filtrer plus de sang, travailler plus intensément. Pour des reins sains, ce n’est qu’une adaptation temporaire. Mais quand ils sont déjà fragilisés, cette surcharge peut accélérer leur dégradation.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Chez les femmes enceintes avec une MRC modérée à sévère (stades 3 à 5), près d’une sur deux va :
- Perdre plus de 25 % de sa fonction rénale ;
- Avoir besoin de dialyse dans les 12 mois suivant l’accouchement.
Les bébés ne sont pas épargnés. Naissances prématurées, faible poids de naissance, admissions en soins intensifs néonatals : les complications sont fréquentes.
30 ans sans rien de nouveau
C’est là que ça devient difficile à croire.
Les traitements classiques qui protègent les reins (les inhibiteurs de l’enzyme de conversion, les inhibiteurs SGLT2) sont contre-indiqués pendant la grossesse. Ils présentent des risques pour le développement du fœtus, surtout après le premier trimestre.
En clair : les femmes atteintes de MRC doivent souvent stopper leurs traitements néphroprotecteurs pendant au moins 9 mois. Sans alternative. Sans filet.
Le dernier essai clinique qui a testé une intervention ciblée pour ces patientes date de 1995. Depuis : rien. Aucun nouveau traitement. Les résultats obstétricaux et rénaux n’ont pas bougé en trois décennies.
Pourquoi la betterave ?
La réponse tient en deux mots : oxyde nitrique.
L’oxyde nitrique (NO) est une molécule que le corps produit naturellement. Son rôle : dilater les vaisseaux sanguins, améliorer le flux sanguin et aider les reins à filtrer correctement. Pendant la grossesse, cette molécule joue un rôle central dans l’adaptation du système circulatoire à la surcharge.
Mais les personnes atteintes de MRC en produisent moins que la normale. Leur capacité de synthèse est réduite et les substances qui bloquent cette production s’accumulent dans le sang.
Le jus de betterave est naturellement riche en nitrate alimentaire. Une fois avalé, ce nitrate suit un chemin précis :
- Les bactéries de la bouche le transforment en nitrite ;
- Le nitrite est ensuite converti en oxyde nitrique dans le sang.
Ce mécanisme contourne les voies de synthèse habituelles, justement celles qui sont défaillantes chez les malades rénaux. Autrement dit : la betterave offre un raccourci biologique pour compenser un déficit que les médicaments classiques ne peuvent pas corriger pendant la grossesse.
Des études antérieures avaient déjà montré les bénéfices du nitrate alimentaire sur la pression artérielle, la protection rénale et la santé cardiovasculaire en dehors de la grossesse. Mais personne ne l’avait testé chez des femmes enceintes atteintes de MRC.
L’essai clinique ORCHARD-BEET
Des chercheurs du King’s College de Londres ont conçu l’essai clinique ORCHARD-BEET, mené dans 8 hôpitaux britanniques entre 2020 et 2024.
Le protocole
108 femmes enceintes atteintes de MRC (stades 2 à 5), recrutées avant 25 semaines de grossesse, ont été réparties au hasard en deux groupes :
- Un shot quotidien de 70 ml de jus de betterave concentré (400 mg de nitrate alimentaire), du premier trimestre jusqu’à l’accouchement ;
- Un suivi standard sans supplément.
L’objectif principal était de vérifier la faisabilité d’un tel essai (recrutement, acceptabilité). Mais les données cliniques collectées en parallèle racontent une tout autre histoire.
Les résultats
Moins d’événements graves
C’est le chiffre qui retient l’attention. Dans le groupe betterave, 23,3 % des femmes ont connu au moins un événement indésirable grave. Dans le groupe contrôle : 50,9 %.
Les femmes du groupe betterave avaient 71 % de risque en moins de subir un événement grave (OR 0,29, IC 95 % : 0,11 à 0,80, p = 0,017). Cette différence est statistiquement significative.
Des reins mieux préservés
L’effet le plus net s’observe chez les femmes dont les reins fonctionnaient le moins bien avant la grossesse (débit de filtration glomérulaire estimé inférieur à 45 ml/min, ce qui correspond à des reins fonctionnant à moins de la moitié de leur capacité normale).
La créatinine (un déchet que les reins éliminent : plus son taux sanguin est élevé, moins les reins fonctionnent) était plus basse dans le groupe betterave après l’accouchement :
- A 6 semaines : 176 µmol/L contre 226 µmol/L dans le groupe contrôle ;
- A 6 mois : 173 µmol/L contre 216 µmol/L.
Ces différences n’ont pas atteint le seuil de significativité statistique (groupes trop petits pour conclure), mais la tendance est constante.
Moins de médicaments contre l’hypertension
Dans le groupe betterave, 36,7 % des femmes ont eu besoin de médicaments antihypertenseurs pendant la grossesse. Contre 66 % dans le groupe contrôle (p = 0,01).
Chez les femmes sans hypertension chronique préexistante, l’écart était encore plus net : 5,9 % contre 36,4 % (p = 0,025).
Des bébés moins souvent hospitalisés
Les nourrissons du groupe betterave ont été moins souvent admis en soins intensifs néonatals : 23,3 % contre 39,6 %. Leur poids médian à la naissance était aussi plus élevé : 3 060 g contre 2 750 g.
Ces tendances ne sont pas statistiquement significatives, mais elles vont toutes dans le même sens.
Aucun danger détecté
Aucun effet indésirable n’a été attribué au jus de betterave. Pas d’hyperkaliémie (excès de potassium dans le sang), qui était la principale crainte. Pas d’hypotension. Pas de malformation congénitale.
Certaines sources en ligne déconseillent la betterave aux femmes enceintes atteintes de maladie rénale par peur de l’hyperkaliémie. Cette étude ne confirme pas cette inquiétude.
Le goût ? Mauvais. Mais les femmes recommandent quand même.
Détail qui en dit long. Seulement 20,8 % des participantes ont apprécié le goût du jus de betterave. Pourtant, 62,5 % le reprendraient lors d’une future grossesse et 70,8 % le recommanderaient à d’autres femmes dans la même situation.
Ce que l’étude ne prouve pas encore
Il faut rester lucide. ORCHARD-BEET est un essai de faisabilité, pas un essai de grande envergure. Les groupes étaient petits (30 femmes dans le groupe betterave, 53 dans le groupe contrôle). L’essai n’était pas en double aveugle (pas de placebo). Et des différences existaient entre les deux groupes au départ : proportion de femmes avec hypertension chronique, diversité ethnique.
Les auteurs le précisent : un essai clinique randomisé de plus grande taille, avec un groupe placebo, est indispensable pour confirmer ces signaux.
Un jus à quelques euros, un enjeu mondial
Malgré ces réserves, le signal est là. Il est cohérent avec ce que la recherche a déjà montré sur les effets du nitrate alimentaire sur les reins et la pression artérielle en dehors de la grossesse.
Pour la première fois en 30 ans, une intervention ciblée montre un bénéfice potentiel pour les femmes enceintes atteintes de maladie rénale. Et cette intervention coûte quelques euros par jour.
Kate Bramham, néphrologue au King’s College Hospital et auteure principale, résume : “Ces résultats sont un premier pas encourageant vers une intervention à faible coût et à faible risque qui pourrait faire une vraie différence pour ce groupe de femmes, sous-représenté dans la recherche depuis bien trop longtemps.”
Dans les pays à faibles ressources, où la maladie rénale est la plus répandue et l’accès à la dialyse souvent limité, ce type de solution nutritionnelle pourrait avoir un impact encore plus fort qu’un traitement médicamenteux classique.
Un essai clinique de grande envergure devra maintenant le confirmer.
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Sources éditoriales et fact-checking
