On connait tous l’Ozempic pour la perte de poids. Ce qu’on sait moins, c’est que cette molécule pourrait aussi réduire la consommation d’alcool chez les personnes dépendantes.
C’est ce que suggère une étude publiée dans The Lancet(1) par une équipe de l’hôpital universitaire de Copenhague, en collaboration avec les National Institutes of Health (NIH). Et les résultats méritent qu’on s’y attarde.

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L’alcool : des millions de morts et presque aucun traitement
5% des décès dans le monde chaque année. C’est le bilan de l’alcool. Pas de l’alcoolisme au stade avancé. De l’alcool en général.
Et les traitements ? Il n’existe que trois médicaments approuvés pour traiter ce que la médecine appelle le “trouble lié à l’usage de l’alcool”. Trois. Ils sont tellement peu prescrits qu’on pourrait croire qu’ils n’existent pas.
George Koob, directeur du NIAAA (National Institute on Alcohol Abuse and Alcoholism, le plus grand organisme de recherche sur l’alcool aux États-Unis) et co-auteur de cette étude, parle d’un vide thérapeutique à combler d’urgence.
En clair : des millions de personnes dans le monde souffrent d’un problème d’alcool, et la médecine n’a presque rien à leur proposer.
Le sémaglutide : bien plus qu’un médicament pour maigrir
Le sémaglutide, c’est la molécule derrière Ozempic (version diabète) et Wegovy (version perte de poids). Elle appartient à la famille des “agonistes du récepteur GLP-1”.
En version simple : c’est une molécule de synthèse qui imite une hormone naturelle du corps, le GLP-1 (Glucagon-Like Peptide-1). Cette hormone agit sur le cerveau pour couper la faim et sur le pancréas pour réguler la glycémie (le taux de sucre dans le sang).
Mais le GLP-1 agit aussi sur les circuits cérébraux de la récompense. Les mêmes circuits impliqués dans les addictions. C’est cette observation qui a poussé les chercheurs à tester le sémaglutide sur la dépendance à l’alcool.
Un essai précédent avait déjà donné un indice. Les GLP-1 n’avaient pas réduit la consommation d’alcool chez l’ensemble des participants. Mais chez ceux qui étaient aussi obèses, la réponse était nette. C’est ce sous-groupe qui a été ciblé dans la nouvelle étude.
L’étude du Lancet : premier essai clinique randomisé sur le sujet
C’est un point capital. Des analyses de dossiers médicaux avaient déjà montré que les patients sous GLP-1 avaient moins de problèmes d’alcool. Mais aucun essai clinique randomisé n’avait été mené.
Un essai randomisé en double aveugle, c’est le niveau de preuve le plus élevé en médecine. Ni les patients, ni les médecins ne savent qui reçoit le vrai médicament et qui reçoit le placebo (une injection sans principe actif). C’est la seule façon d’éliminer les biais.
Le protocole
108 adultes (âgés de 18 à 70 ans) ont été recrutés dans un centre de santé mentale à Copenhague. Pour participer, il fallait remplir plusieurs conditions :
- Un IMC de 30 ou plus (seuil de l’obésité) ;
- Au moins 6 jours de consommation excessive d’alcool par mois ;
- Un score supérieur à 15 au test AUDIT (un questionnaire médical qui évalue la sévérité du problème d’alcool).
Âge moyen : 52 ans. Environ la moitié étaient des femmes. Au départ, ces personnes avaient en moyenne 17 jours de consommation excessive d’alcool sur les 30 derniers jours. Plus d’un jour sur deux.
La moitié a reçu une injection hebdomadaire de sémaglutide à 2,4 mg (la dose utilisée dans Wegovy). L’autre moitié a reçu un placebo. En parallèle, tous les participants ont eu accès à 10 séances de thérapie cognitive et comportementale (TCC), un suivi psychologique qui aide à modifier les comportements liés à l’alcool.
Durée de l’essai : 26 semaines, soit 6 mois. 88 participants sur 108 sont allés au bout.
Ce que les chercheurs ont observé
Les jours de consommation excessive
Après 6 mois, le nombre de jours de consommation excessive a chuté dans les deux groupes (logique, puisque les deux bénéficiaient de la TCC). Mais la baisse était nettement plus forte avec le sémaglutide :
- Groupe sémaglutide : environ 5 jours de consommation excessive sur 30 ;
- Groupe placebo : environ 9 jours sur 30.
Autrement dit : une réduction de 41,1% des jours de consommation excessive avec le sémaglutide, soit 13,7 points de plus que le placebo.
La consommation totale d’alcool
Les chiffres sur la quantité globale sont encore plus parlants :
- Au départ : environ 2 200 grammes d’alcool pur par mois ;
- Après 6 mois avec le sémaglutide : environ 650 grammes ;
- Après 6 mois avec le placebo : environ 1 175 grammes.
Par rapport au départ, le groupe sous sémaglutide a réduit sa consommation d’environ 70% (contre environ 47% pour le placebo). Des analyses sanguines (biomarqueurs de consommation d’alcool et de dommages hépatiques) ont confirmé ces résultats.
Les chercheurs ont aussi observé une diminution de l’envie de boire (craving), du nombre de verres par jour de consommation et des marqueurs de consommation nocive. Le poids, le tour de taille, l’IMC et la glycémie moyenne ont davantage baissé dans le groupe sémaglutide.
Un indicateur d’efficacité
Le NNT (Number Needed to Treat) indique combien de patients il faut traiter pour qu’un seul en tire un bénéfice clinique concret. Plus le chiffre est bas, plus le traitement fonctionne.
Pour le sémaglutide dans cette étude : 4,3. Pour les médicaments actuellement approuvés : 7 ou plus.
Effets secondaires
Les effets indésirables les plus fréquents étaient digestifs : nausées, constipation, perte d’appétit, diarrhée, reflux et douleurs abdominales. Ils étaient passagers et légers à modérés, ce qui est courant avec les GLP-1.
Un seul participant du groupe sémaglutide a eu un effet indésirable nécessitant une hospitalisation.
Les limites à connaître
Les résultats sont solides pour un premier essai. Mais quelques points méritent la prudence :
- L’échantillon reste modeste (108 participants au départ, 88 à l’arrivée) ;
- Aucun suivi après l’arrêt du traitement (impossible de savoir si les effets persistent) ;
- L’étude ne concerne que des patients à la fois obèses et dépendants à l’alcool (les résultats seraient-ils les mêmes chez des personnes non obèses ? Personne ne le sait encore).
Ce que ça change
C’est la première fois qu’un essai clinique randomisé (le plus haut niveau de preuve en médecine) démontre qu’un GLP-1 peut réduire la consommation d’alcool chez des patients obèses souffrant d’alcoolisme.
Nora Volkow, directrice du NIDA (National Institute on Drug Abuse) et co-auteure de l’étude, estime que le potentiel des GLP-1 pour traiter les addictions commence à devenir concret, même si des questions restent ouvertes.
Les chercheurs prévoient désormais des essais plus longs, avec davantage de participants, pour confirmer ces résultats et déterminer si les GLP-1 fonctionnent aussi chez les personnes non obèses.
Un médicament conçu pour le diabète, détourné pour la perte de poids, et qui pourrait aussi aider contre l’une des dépendances les plus répandues au monde. L’histoire du sémaglutide n’est pas terminée.
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Sources éditoriales et fact-checking
