Il y a des gens qui fument. Il y a des gens qui souffrent. Et puis il y a ceux qui font les deux, sans savoir que les deux sont liés.
Une équipe de chercheurs vient de mettre le doigt sur un mécanisme silencieux. Un cercle vicieux qui piège des millions de fumeurs sans qu’ils s’en rendent compte. Ce qui les pousse vers le paquet de cigarettes ou la vapoteuse n’est pas toujours le stress, l’ennui ou l’habitude.
C’est parfois quelque chose de bien plus profond.

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Une enquête menée sur près de 200 000 personnes
Les scientifiques ont passé au peigne fin les habitudes de tabagisme de presque 200 000 adultes américains, sur une période de dix ans (de 2014 à 2023). L’objectif : comprendre qui fume, qui vapote, et qui combine les deux.
Mais surtout, ils voulaient savoir si un facteur précis revenait plus souvent que les autres chez les fumeurs.
Les données proviennent du National Health Interview Survey, une grande enquête nationale qui sert régulièrement de boussole aux autorités sanitaires américaines. Les résultats ont été publiés dans la revue American Journal of Preventive Medicine(1).
Et ils ne ressemblent pas à ce que la plupart des campagnes anti-tabac racontent.
Le tabac classique recule, sauf chez un groupe précis
Globalement, fumer reste de moins en moins populaire. C’est une bonne nouvelle. Les chiffres bruts montrent un recul net du tabagisme exclusif (cigarette uniquement, sans vapoteuse) sur la décennie étudiée.
Sauf que la baisse n’est pas la même pour tout le monde.
Dans une partie de la population, les chiffres dégringolent vite. Dans une autre, ils traînent. Lentement. Comme si quelque chose retenait ces personnes vers la cigarette, alors que tout le reste du pays s’en éloigne.
Les chercheurs ont voulu identifier ce “quelque chose”.
Le vapotage, lui, progresse partout
Côté cigarette électronique, la tendance est inverse : la prévalence augmente d’année en année, dans tous les groupes étudiés. Le vapotage est passé d’un usage marginal en 2014 à une habitude beaucoup plus répandue en 2023.
L’idée que la vapoteuse remplacerait progressivement le tabac classique se confirme dans les chiffres. Mais avec une nuance qui change tout.
Un détail change la lecture des chiffres
Quand les chercheurs ont trié les participants selon un critère précis, deux populations se sont nettement détachées. D’un côté, ceux qui s’éloignent vite du tabac. De l’autre, ceux qui n’arrivent pas à décrocher.
Le critère n’a rien à voir avec le revenu, le niveau d’études ou le lieu de vie.
Il s’agit d’une question simple posée aux participants : avez-vous mal, tous les jours ou presque, depuis au moins trois mois ?
Ce qu’on appelle la douleur chronique
La douleur chronique, c’est une douleur qui s’installe dans la durée. Elle peut concerner le dos, les articulations, les nerfs, ou plusieurs zones à la fois. Dans l’étude, elle est définie par la fréquence rapportée par la personne elle-même : douleur tous les jours ou la plupart des jours, sur les trois derniers mois.
Cette population est nombreuse. Et elle a un comportement à part vis-à-vis du tabac.
Les chiffres qui font tilt
Voici ce que montrent les données quand on sépare les deux groupes :
- Chez les personnes sans douleur chronique, le tabagisme exclusif est passé de 12,5 % en 2014 à 7,5 % en 2023 ;
- Chez les personnes souffrant de douleur chronique, il est passé de 17,7 % en 2014 à 13,1 % en 2023 ;
- L’écart entre les deux groupes ne se réduit pas, il se maintient ;
- En 2023, le taux de fumeurs chez les personnes douloureuses est presque le double de celui des autres.
Pour la cigarette électronique seule, la hausse est comparable dans les deux groupes (de 1,4 % à 5,6 % chez les douloureux, de 1,2 % à 4,5 % chez les autres). En revanche, la double consommation (cigarette + vapoteuse) reste systématiquement plus élevée chez les personnes qui ont mal.
Pourquoi la douleur pousse vers la nicotine
C’est là que l’étude apporte une explication qui mérite d’être lue calmement.
La nicotine a une particularité que peu de fumeurs connaissent : elle agit à court terme comme un calmant léger. Elle envoie au cerveau un signal qui apaise momentanément la sensation douloureuse. Le fumeur qui souffre ressent un soulagement, et associe la cigarette à ce mieux-être.
Sauf que ce soulagement est piégé.
À long terme, la nicotine fait l’inverse : elle aggrave la douleur et augmente le risque de développer une douleur chronique chez ceux qui n’en avaient pas. Plus le fumeur souffre, plus il fume pour se soulager, plus la douleur s’intensifie. La boucle se referme.
C’est ce que Jessica Powers, l’une des auteures de l’étude, décrit comme un cercle particulièrement difficile à briser : la douleur entretient le tabagisme, le tabagisme entretient la douleur, et arrêter devient un défi disproportionné.
Et la vapoteuse, dans tout ça ?
La cigarette électronique est souvent présentée comme une porte de sortie. Elle l’est en partie : on n’inhale pas tous les agents cancérigènes du tabac brûlé. C’est moins nocif. Personne ne le conteste.
Mais le problème est ailleurs.
La nicotine reste présente dans la vapoteuse. Et c’est précisément la nicotine qui est suspectée d’aggraver la douleur sur le long terme. Pour les personnes qui basculent du tabac à la vape en espérant moins souffrir, le bénéfice n’est donc pas garanti côté douleur. Les chercheurs eux-mêmes restent prudents : le niveau exact de nocivité de la cigarette électronique dans cette population n’est pas encore tranché.
Ce qu’il faudrait changer dans la prise en charge
Le constat des auteurs est simple : aujourd’hui, deux services médicaux fonctionnent en silos. Les consultations anti-tabac d’un côté, les centres anti-douleur de l’autre. Les deux ne se parlent pas assez.
Pour les chercheurs, la solution passe par des programmes de sevrage tabagique qui intègrent directement la prise en charge de la douleur :
- Identifier la douleur chronique au moment du sevrage ;
- Proposer un accompagnement antalgique en parallèle de l’arrêt ;
- Adapter les outils existants (substituts nicotiniques, thérapies comportementales) à cette population spécifique ;
- Former les soignants aux deux dimensions à la fois.
Sans cette approche combinée, les fumeurs douloureux continueront de décrocher moins vite que les autres. Et les campagnes anti-tabac classiques continueront de passer à côté d’une cible majeure.
Ce que cela change pour vous
Si vous fumez et que vous avez mal régulièrement, l’information à retenir tient en une phrase : votre douleur n’est probablement pas étrangère à votre difficulté à arrêter. Ce n’est pas un manque de volonté. C’est un mécanisme biologique documenté.
Parler de votre douleur à votre médecin au moment où vous envisagez d’arrêter de fumer change la donne. Les deux sujets se traitent ensemble, pas séparément.
Et si vous pensez que la vape vous aide à mieux supporter vos douleurs, gardez en tête que le soulagement ressenti est court terme. La nicotine que vous inhalez, qu’elle vienne d’une cigarette ou d’un vaporisateur, suit la même logique dans le cerveau.
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Sources éditoriales et fact-checking