On croit tout savoir sur les muscles. Ils se contractent. Ils bougent. Ils grossissent (ou pas). Point final.
Sauf que non. La science vient de mettre le doigt sur quelque chose de bien plus profond. Chaque contraction musculaire déclenche la libération de centaines de molécules dans le sang. Des molécules qui vont parler au cerveau, au foie, aux os, au système immunitaire et même aux cellules cancéreuses.
Ces molécules portent un nom : les myokines. Et elles pourraient bien expliquer pourquoi l’inactivité physique rend malade.

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Des hormones qui sortent des muscles
Pendant longtemps, le muscle squelettique a été perçu comme un simple moteur mécanique. On s’est trompé. Les recherches menées depuis les années 2000, notamment par la chercheuse danoise Bente K. Pedersen de l’Université de Copenhague, ont montré que le muscle fonctionne aussi comme un organe endocrinien(1). En clair : il produit et libère des hormones, exactement comme la thyroïde ou le pancréas.
Ces hormones musculaires, ce sont les myokines. Des cytokines (des petites protéines de signalisation) et d’autres peptides fabriqués par les fibres musculaires au moment de la contraction. On en a identifié plus de 650 à ce jour. Elles circulent dans le sang et agissent sur des organes parfois très éloignés du muscle qui les a produites.
Le terme “myokine” a été proposé en 2003. Depuis, la recherche n’a cessé de découvrir de nouvelles fonctions à ces molécules.
Le cas de l’interleukine-6
La plus étudiée de toutes les myokines s’appelle l’interleukine-6, ou IL-6. Ce qui la rend intéressante, c’est son double visage.
Au repos, l’IL-6 est associée à l’inflammation chronique. On la retrouve à des niveaux élevés chez les personnes obèses ou diabétiques de type 2. Mauvaise réputation, donc.
Mais pendant l’exercice physique, c’est une tout autre histoire. Le muscle peut libérer jusqu’à 100 fois plus d’IL-6 lors d’un effort intense ou d’endurance. Et dans ce contexte, elle agit comme un signal anti-inflammatoire. Elle régule l’activité des lymphocytes, des macrophages et des cellules NK (des cellules tueuses naturelles du système immunitaire). Elle stimule aussi la production d’autres molécules anti-inflammatoires.
En clair : la même molécule peut être pro ou anti-inflammatoire, selon qu’elle vient du tissu adipeux (la graisse) ou du muscle en action.
L’IL-6 musculaire joue aussi un rôle dans le métabolisme du glucose. Elle aide l’insuline à faire entrer le sucre dans les muscles et pourrait favoriser la sécrétion d’insuline par le pancréas. Il existe même des données montrant qu’elle contribue à réduire la graisse abdominale viscérale, celle considérée comme la plus dangereuse pour la santé cardiovasculaire.
Ce que les muscles racontent au cerveau
Il existe un axe de communication directe entre les muscles et le cerveau. Les chercheurs l’appellent “l’axe muscle-cerveau”. Plusieurs myokines sont capables de franchir la barrière hémato-encéphalique (la membrane qui protège le cerveau des substances circulant dans le sang) pour agir directement sur les neurones.
L’irisine et la cathepsine B
L’irisine est une myokine libérée pendant l’exercice. Elle traverse la barrière hémato-encéphalique et stimule la production de BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor), un facteur de croissance essentiel pour les neurones. Le BDNF favorise la neuroplasticité, c’est-à-dire la capacité du cerveau à créer de nouvelles connexions. Il intervient dans la mémoire, l’apprentissage et la survie des cellules nerveuses.
La cathepsine B fonctionne de manière similaire. Libérée par les muscles pendant la course, elle voyage jusqu’à l’hippocampe (la zone du cerveau impliquée dans la mémoire) et y stimule aussi l’expression du BDNF. Des données chez l’humain montrent que l’entraînement augmente les niveaux sanguins de cathepsine B, avec une corrélation directe avec les performances cognitives.
Pourquoi c’est important
Des niveaux bas de BDNF sont associés à la dépression et aux troubles de l’humeur. L’exercice régulier augmente ces niveaux. Trois mois d’entraînement aérobie suffisent à augmenter le volume de l’hippocampe de 12 % chez des personnes en bonne santé, selon une revue publiée dans Endocrine Reviews en 2020.
Autrement dit : bouger protège le cerveau. Et les myokines sont l’un des mécanismes qui expliquent pourquoi.
Les os, la graisse, le cancer : les autres cibles
La relation muscle-os
Les muscles et les os ne sont pas seulement voisins. Ils communiquent. Plusieurs myokines stimulent l’activité des ostéoblastes, les cellules responsables de la formation osseuse. Elles régulent la densité minérale osseuse et contribuent au remodelage du squelette. Cet effet s’ajoute à la stimulation mécanique directe de l’exercice sur les os, et il est particulièrement pertinent dans la prévention de l’ostéoporose.
À l’inverse, la myostatine (une autre myokine) freine la croissance musculaire et, à des niveaux élevés, inhibe aussi la croissance osseuse.
Brûler de la graisse autrement
L’irisine ne parle pas qu’au cerveau. Elle agit aussi sur le tissu adipeux. Son rôle : convertir la graisse blanche (celle qui stocke l’énergie) en graisse brune (celle qui la brûle sous forme de chaleur). Ce processus, appelé “browning”, améliore la dépense énergétique et le métabolisme des lipides.
D’autres myokines comme SPARC ou l’IL-15 participent à la régulation du métabolisme des graisses et à la réduction de l’inflammation dans le tissu adipeux.
Les muscles contre le cancer
C’est peut-être l’aspect le plus surprenant. Un article publié dans The Lancet Oncology identifie la sédentarité comme facteur de risque pour plus de 10 types de cancer. Les myokines font partie de l’explication.
Pendant l’exercice, des myokines comme l’irisine, l’oncostatine M et SPARC inhibent la prolifération des cellules cancéreuses. Des études in vitro montrent que le sérum sanguin prélevé après un effort physique réduit la croissance des cellules tumorales sans affecter les cellules saines.
L’IL-6 et l’IL-15 libérées par les muscles contribuent aussi à mobiliser les cellules NK, capables de reconnaître et détruire les cellules tumorales à un stade précoce. Une seule séance d’exercice suffit à augmenter significativement les niveaux de myokines capables de freiner la croissance des cellules cancéreuses.
Ne pas bouger rend malade
Voilà le revers de la médaille. Si l’exercice déclenche la libération de ces centaines de molécules protectrices, l’inactivité les supprime. Moins de contractions musculaires, c’est moins de myokines en circulation. Et moins de myokines, c’est un risque accru de maladies métaboliques, cardiovasculaires, neurodégénératives et de cancer.
Une revue(2) de 2022 a confirmé ce lien : quand peu d’exerkines (le terme général pour les molécules libérées pendant l’exercice, pas seulement par les muscles) circulent dans le corps, le risque de mortalité toutes causes confondues augmente.
L’exercice n’est pas un bonus. Il est aussi nécessaire au bon fonctionnement de l’organisme que la respiration ou l’alimentation. Et les myokines en sont la preuve biologique.
Comment en profiter
Pas besoin de devenir athlète. Voici ce qui compte :
- La régularité prime sur l’intensité : au moins 30 minutes d’activité modérée la plupart des jours de la semaine suffisent à maintenir un flux de myokines régulier ;
- La variété des exercices compte : l’endurance (course, vélo, natation) stimule davantage l’irisine et le BDNF, tandis que la musculation agit sur la réparation musculaire, la myostatine et le remodelage osseux ;
- Chaque contraction compte : même la marche quotidienne génère des myokines, ce qui explique pourquoi les personnes actives au quotidien ont globalement une meilleure santé que celles qui restent assises toute la journée, même si elles font du sport le week-end.
Les muscles ne sont pas juste là pour porter des sacs de courses ou montrer des biceps. Ils sont un organe endocrinien à part entière. Et chaque fois qu’ils se contractent, ils envoient un message au reste du corps.
Ce message, c’est celui de la santé.
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Sources éditoriales et fact-checking