On parle du diabète pour le cœur. Pour les reins. Pour les yeux. Mais rarement pour le cerveau. Et c’est peut-être là que se cache le plus gros problème.
Une étude publiée dans la revue Alzheimer’s & Dementia(1) vient de révéler un lien direct entre le diabète et des marqueurs biologiques de la maladie d’Alzheimer détectables dans le sang. En clair : chez les personnes diabétiques, certaines protéines du sang changent de façon similaire à ce qu’on observe dans les premières phases d’Alzheimer.
Et le plus inquiétant, c’est que ces changements apparaissent bien avant les premiers troubles de la mémoire.

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Plus de 6 000 personnes suivies pendant 15 ans
L’étude a été menée par l’Université de Californie à San Diego (UC San Diego), sous la direction du professeur Hector González, chercheur en neurosciences. Son équipe a suivi plus de 6 000 adultes latinos, d’âge moyen ou avancé, répartis dans plusieurs grandes villes américaines.
Pourquoi des adultes latinos ? Parce que cette population présente l’un des taux de diabète les plus élevés aux États-Unis. Elle est aussi parmi les plus touchées par les obstacles d’accès aux soins, ce qui en fait un groupe à risque particulièrement exposé.
Le suivi a duré 15 ans. Les chercheurs ont analysé si les personnes diabétiques (ou avec un taux de sucre dans le sang élevé sur le long terme) présentaient des modifications de certains marqueurs sanguins liés à Alzheimer et aux dommages nerveux.
Deux protéines qui changent dans le sang
Les résultats sont nets. Les chercheurs ont mesuré deux types de signaux dans le sang.
La protéine tau
La tau est une protéine qui, dans un cerveau sain, aide à maintenir la structure des cellules nerveuses (les neurones). Quand elle dysfonctionne, elle forme des amas appelés “enchevêtrements” qui perturbent le fonctionnement du cerveau. C’est l’une des signatures biologiques de la maladie d’Alzheimer.
Chez les participants diabétiques, les niveaux de tau anormale dans le sang étaient plus élevés que chez les non-diabétiques.
La protéine amyloïde
L’amyloïde est une autre protéine liée à Alzheimer. Quand elle s’accumule dans le cerveau, elle forme des plaques collantes qui bloquent la communication entre les neurones.
Chez les diabétiques, les niveaux d’un signal sanguin lié à l’amyloïde étaient plus bas. Ce qui peut sembler contre-intuitif, mais en réalité, un taux sanguin bas d’amyloïde est souvent le signe qu’elle s’accumule dans le cerveau au lieu de circuler normalement dans le sang.
En résumé, les diabétiques présentaient les deux marqueurs classiques d’Alzheimer :
- Plus de tau anormale dans le sang ;
- Moins d’amyloïde circulante (signe d’une rétention dans le cerveau).
Même sans être diagnostiqué diabétique
Voilà le détail qui change tout. Les chercheurs ont observé exactement les mêmes modifications chez des personnes qui n’avaient pas de diagnostic de diabète, mais dont le taux de sucre dans le sang était élevé sur le long terme. En clair : pas besoin d’être officiellement diabétique pour que le cerveau commence à montrer des signes de dégradation.
Un taux de glycémie chroniquement élevé suffit.
C’est un point capital, parce que beaucoup de personnes vivent avec un prédiabète ou une glycémie mal contrôlée sans le savoir, et sans suivi médical adapté.
Une simple prise de sang pourrait suffire
C’est peut-être la donnée la plus concrète de cette étude. Ces marqueurs sont mesurables à partir d’une simple prise de sang. Pas besoin d’une IRM cérébrale. Pas besoin d’une ponction lombaire (un examen invasif et coûteux). Juste un prélèvement sanguin classique.
Kevin González, premier auteur de l’étude et chercheur en neurosciences à UC San Diego, précise que ces biomarqueurs ne permettent pas de diagnostiquer Alzheimer. Mais ils peuvent aider à repérer les personnes à risque, des années avant l’apparition des premiers symptômes cognitifs.
Ce que cela change concrètement
On sait depuis plusieurs années que le diabète augmente le risque d’Alzheimer. Des études antérieures ont montré que la glycémie élevée après les repas augmenterait ce risque de 69 %, selon une analyse de la UK Biobank portant sur plus de 350 000 individus. D’autres travaux, menés à l’Université de Lund, ont montré que le diabète favorise l’accumulation de la protéine amyloïde bêta dans le cerveau.
Mais l’étude de l’UC San Diego va plus loin. Elle montre que ces changements biologiques sont détectables dans le sang, et qu’ils pourraient servir d’outil de dépistage précoce.
Les chercheurs prévoient maintenant d’explorer si un meilleur contrôle du diabète peut ralentir, voire inverser, ces modifications sanguines et réduire le risque de démence à long terme.
Pourquoi on en parle peu
Le diabète est souvent abordé sous l’angle du cœur, des artères, des reins ou de la vision. Ses effets sur le cerveau restent largement méconnus du grand public. Et pourtant, les données s’accumulent.
Environ 81 % des personnes atteintes d’Alzheimer auraient un diabète de type 2 ou un taux de glycémie chroniquement élevé, selon certaines estimations. Des chercheurs ont même proposé le terme de “diabète de type 3” pour décrire cette forme de dysfonctionnement cérébral lié à l’insuline, même si ce terme ne fait pas consensus dans la communauté scientifique.
Ce que cette nouvelle étude rappelle, c’est que la santé métabolique, c’est-à-dire la façon dont le corps gère le sucre, l’insuline et les graisses, ne concerne pas que la balance ou le pancréas. Elle concerne aussi le cerveau. Et possiblement, l’avenir cognitif de millions de personnes.
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Sources éditoriales et fact-checking