Et si la clé se trouvait dans une molécule que l’on connaît depuis plus de soixante ans ? Les chercheurs traquent le déclin cognitif de la maladie d’Alzheimer depuis des décennies. Protéines toxiques, plaques amyloïdes, enchevêtrements de tau : tout y passe. Sans véritable percée sur la mémoire.
Une équipe américaine vient pourtant d’ouvrir une piste inattendue. Elle pointe un acteur que personne n’attendait dans ce dossier. Et surtout, elle montre qu’un traitement déjà prescrit à des millions de patients pourrait, en théorie, corriger le problème.
Le travail vient de paraître dans Nature Neuroscience(1), ce 23 avril 2026.

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Une zone du cerveau sous la loupe
Pour former un souvenir, le cerveau relie des éléments entre eux. Une odeur à un lieu. Un visage à un prénom. Un son à un événement. Ce travail d’association se joue dans le lobe temporal médian, que l’on surnomme le “centre mémoire” du cerveau.
Au cœur de ce réseau, une petite structure intrigue depuis longtemps les spécialistes d’Alzheimer : le cortex entorhinal. C’est la première région touchée par la maladie. Bien avant l’hippocampe. Bien avant les symptômes visibles.
Les examens post mortem le confirment depuis les années 1990. L’IRM aussi. La partie latérale du cortex entorhinal (abrégée LEC en anglais) perd son activité avant toutes les autres zones mémoire.
Restait une question sans réponse : pourquoi cette vulnérabilité précoce ? Et quel mécanisme précis fait dérailler la formation des souvenirs ?
Le suspect inattendu
L’équipe de Kei Igarashi, professeur associé d’anatomie et de neurobiologie à l’Université de Californie à Irvine, cherchait dans cette direction. En 2021, son laboratoire avait déjà montré un point intéressant chez la souris en bonne santé.
Le cortex entorhinal latéral reçoit des fibres venues de deux régions profondes du mésencéphale : l’aire tegmentale ventrale (VTA) et la substance noire pars compacta (SNc). Ces fibres libèrent un neurotransmetteur bien connu dans un autre contexte.
La dopamine.
Oui, la même dopamine qui pose problème dans la maladie de Parkinson. Sauf qu’ici, elle ne sert pas à coordonner les mouvements. Elle sert à fixer les associations mémorielles entre un stimulus nouveau et sa récompense.
Le lien avec Alzheimer n’avait jamais été établi clairement. C’est désormais chose faite.
Le protocole : des souris, des odeurs et des électrodes
Les chercheurs ont utilisé des souris génétiquement modifiées appelées APP-KI. Ces animaux accumulent progressivement le peptide bêta-amyloïde dans le cerveau, comme les malades d’Alzheimer, et sans l’accumulation massive et artificielle des modèles transgéniques plus anciens.
Les souris devaient apprendre à associer des odeurs à un résultat. L’odeur A apportait de l’eau sucrée. L’odeur B apportait de la quinine (amère et désagréable). Une fois cette règle apprise, les animaux étaient confrontés à de nouvelles odeurs, l’Odeur-1 (récompensée) et l’Odeur-2 (punie), pour tester leur capacité à former de nouvelles associations.
Les souris saines apprennent vite. Elles atteignent plus de 80 % de bonnes réponses en une seule séance de 160 essais.
Les souris APP-KI, elles, peinent. Et ce dès l’âge de 3 à 6 mois, qui correspond à un stade très précoce de la pathologie. Les souris âgées (7 à 11 mois) chutent encore plus bas : 67,9 % contre 84,9 % pour les témoins.
Point notable : les souris malades se souviennent très bien des associations apprises avant leur déclin. Ce sont les nouvelles associations qui posent problème. La mémoire de récupération reste intacte, seule la mémoire de formation flanche.
Ce que les neurones ont révélé
Les scientifiques ont ensuite implanté des électrodes à 64 canaux dans le cortex entorhinal latéral. Objectif : écouter directement les neurones pendant l’apprentissage.
Près de 1 300 neurones ont été enregistrés au total. Les résultats sont sans équivoque.
Chez une souris saine, un même neurone devient progressivement sensible à l’Odeur-A, puis étend sa réponse à l’Odeur-1 récompensée. Le cerveau crée ainsi une “généralisation” des signaux de récompense. C’est ce mécanisme qui permet de reconnaître qu’un nouveau stimulus appartient à une catégorie déjà connue.
Chez les souris APP-KI, ce couplage ne se forme plus. Les représentations des odeurs restent séparées. Les neurones deviennent même hyperactifs de manière désordonnée : 34 % d’entre eux réagissent à au moins une odeur, contre 16 % chez les témoins.
Un brouillage global, en somme. Comme une radio mal réglée où plusieurs stations se chevauchent.
La chute spectaculaire d’une molécule
Reste à comprendre pourquoi. Les chercheurs ont mesuré l’activité des fibres dopaminergiques dans le cortex entorhinal latéral à l’aide d’une technique appelée photométrie par fibre optique. Cette méthode permet de capter en direct la libération de dopamine pendant que l’animal apprend.
Le résultat fait tomber les masques.
Chez les souris malades, la dopamine libérée dans le cortex entorhinal latéral pour les nouveaux stimuli récompensés est réduite à moins d’un cinquième du niveau normal. Une chute de plus de 80 %.
Et ce qui rend le phénomène particulièrement intrigant, c’est sa sélectivité. Les fibres dopaminergiques elles-mêmes ne sont pas détruites : leur densité est comparable à celle des souris saines. Les neurones dopaminergiques de la VTA et de la SNc sont également préservés en nombre.
Autrement dit : les réserves de dopamine sont là, les “câbles” fonctionnent, mais le signal ne part plus. Surtout face aux nouveaux indices à apprendre.
Le test qui change tout
C’est là que l’étude prend une dimension thérapeutique. Les auteurs ont voulu savoir si restaurer la dopamine suffisait à réparer la mémoire.
Première approche, ultra précise : l’optogénétique. Cette technique consiste à rendre les neurones sensibles à la lumière pour pouvoir les activer à volonté via une fibre optique implantée. Quand les chercheurs réactivent les fibres dopaminergiques du cortex entorhinal latéral pendant la présentation de l’Odeur-1, les souris malades repassent à 95,2 % de bonnes réponses, contre 77,9 % sans stimulation.
La mémoire d’association est restaurée.
Seconde approche, beaucoup plus proche d’une application humaine : la Lévodopa, aussi appelée L-DOPA. Ce médicament est prescrit depuis les années 1960 pour traiter la maladie de Parkinson. Injecté à des doses équivalentes de 50 mg par kilo aux souris APP-KI pendant cinq jours, il relance la performance cognitive. Les animaux traités atteignent 82,6 % de bonnes réponses, contre 67,1 % pour ceux recevant un placebo salin.
L’effet a également été confirmé sur un second modèle de souris (PS19), qui imite une autre forme de la maladie liée à la protéine tau. Là encore, la L-DOPA améliore la performance mémoire.
Et fait important : les enregistrements neuronaux des souris traitées montrent que le couplage entre Odeur-A et Odeur-1 se reforme correctement.
Ce que cela change, et ce que cela ne change pas
Une précaution s’impose. L’étude a été menée sur des souris, pas sur des humains. Le passage d’un modèle murin à la clinique réserve souvent de mauvaises surprises dans ce domaine précis : plusieurs traitements contre Alzheimer, pourtant prometteurs sur rongeurs, ont échoué en essais cliniques.
Autre nuance : la L-DOPA n’a eu aucun effet chez les souris saines. Elle ne stimule donc pas la mémoire dans un cerveau normal, elle corrige un déficit. Et à ce jour, aucune étude n’a mesuré directement la dopamine dans le cortex entorhinal de patients atteints d’Alzheimer.
Mais la piste est sérieuse. La L-DOPA est un médicament très documenté, bien toléré dans la majorité des cas, disponible partout dans le monde. Les auteurs appellent explicitement à des études cliniques sur la dopamine entorhinale chez les patients.
Si ces travaux se confirment, cela ouvrirait une voie complètement nouvelle : corriger un mauvais fonctionnement plutôt que d’essayer de retirer les protéines toxiques déjà accumulées. Deux stratégies qui pourraient d’ailleurs se compléter.
Pour une maladie qui touche des dizaines de millions de personnes dans le monde, la perspective mérite d’être surveillée de près.
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Sources éditoriales et fact-checking