Des chercheurs britanniques viennent de publier un essai clinique qui bouscule une habitude bien ancrée en rhumatologie. Pendant des décennies, la kinésithérapie individuelle a été la référence pour les personnes souffrant d’arthrose de hanche. Pourtant, une autre approche donne désormais de meilleurs résultats. Plus simple. Moins coûteuse. Et surtout, accessible à tous.
L’étude vient de paraître dans la revue The Lancet Rheumatology(1). Et ses conclusions risquent de modifier rapidement la prise en charge de cette maladie chronique. Sur les 221 patients suivis, un groupe a vu sa fonction articulaire progresser nettement plus vite que l’autre. La différence est statistiquement solide.
Alors de quoi s’agit-il exactement?

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Une maladie qui handicape des millions de personnes
L’arthrose de hanche, aussi appelée coxarthrose, correspond à une usure progressive du cartilage de l’articulation située entre le fémur (l’os de la cuisse) et le bassin. Résultat : douleurs à la marche, raideur matinale, perte d’amplitude, parfois une gêne constante au quotidien.
Au Royaume-Uni, environ 3,2 millions de personnes vivent avec cette forme d’arthrose. Elle fait partie des premières causes d’incapacité chronique chez les adultes de plus de 60 ans. La prise en charge classique repose sur la kinésithérapie individuelle, les antidouleurs et, en dernier recours, la chirurgie (prothèse totale de hanche).
Mais les listes d’attente s’allongent et les coûts explosent. Une prothèse de hanche représente plus de 6 000 livres sterling (environ 7 000 euros) par patient pour le système de santé britannique. D’où l’intérêt de chercher des solutions plus simples, moins invasives et surtout transposables à grande échelle.
C’est dans ce contexte qu’une équipe britannique a testé un protocole totalement différent.
Une idée née en 2013 dans un centre de loisirs
Le programme s’appelle CHAIN, pour Cycling against Hip Pain (en français : pédaler contre la douleur de hanche). Il a été imaginé par le professeur Robert Middleton, chirurgien orthopédique, et le professeur Thomas Wainwright, kinésithérapeute, tous deux rattachés à l’Orthopaedic Research Institute de l’université de Bournemouth.
Leur hypothèse de départ était simple. Les recommandations officielles du National Institute for Health and Care Excellence (l’équivalent britannique de la Haute Autorité de Santé) insistent sur trois leviers pour traiter l’arthrose : le renforcement musculaire, l’exercice aérobie et l’éducation du patient. Or aucun dispositif collectif ne combinait ces trois éléments dans un format standardisé.
Les chercheurs ont donc construit un programme de huit semaines. Une séance par semaine, d’une heure. Le tout délivré en groupe dans un centre de loisirs local, pas à l’hôpital.
Chaque séance se découpe en deux parties :
- 30 minutes d’éducation animées par un kinésithérapeute (gestion de la douleur, hygiène de vie, activité physique adaptée) ;
- 30 minutes de vélo statique encadrées par un spécialiste de l’exercice.
Le choix du vélo n’est pas un hasard. Il s’agit d’une activité dite “à faible impact” : pas de chocs répétés sur l’articulation, contrairement à la course ou à la marche rapide. Les muscles autour de la hanche se renforcent. La mobilité articulaire s’améliore. L’équilibre aussi.
Le protocole paraissait prometteur sur le papier. Restait à le prouver dans des conditions rigoureuses.
Un essai randomisé mené sur plus de 200 patients
Entre le 24 février 2020 et le 28 avril 2023, 221 personnes souffrant de coxarthrose ont été recrutées à Bournemouth, dans le sud de l’Angleterre. L’étude, baptisée CLEAT, a été financée par le National Institute for Health and Care Research et coordonnée par l’université de Bournemouth en partenariat avec l’University Hospitals Dorset et le Southampton Clinical Trials Unit.
Tous les participants présentaient des douleurs articulaires liées à l’activité physique, avec soit aucune raideur matinale, soit une raideur ne dépassant pas 30 minutes. Ces critères sont ceux utilisés en médecine de ville pour orienter les patients vers un programme d’exercice.
L’âge moyen des participants était de 64,4 ans. 57% étaient des femmes. 43% des hommes.
La répartition entre les deux groupes s’est faite par tirage au sort (1 pour 1) :
- 110 personnes ont suivi le programme CHAIN (vélo collectif et éducation) ;
- 111 personnes ont reçu la kinésithérapie individuelle habituelle, à l’hôpital ou par téléphone selon les cas.
Le critère principal évalué était le score HOOS (Hip disability and Osteoarthritis Outcome Score), plus précisément sa sous-échelle consacrée aux activités de la vie quotidienne : monter un escalier, enfiler des chaussettes, se baisser pour ramasser un objet, marcher sur une surface plate. Plus le score est élevé, meilleure est la fonction.
Les mesures ont été prises à l’inclusion, puis 10 semaines après le début du traitement.
Les résultats vont maintenant parler d’eux-mêmes.
Ce que montrent réellement les données
Dans le groupe CHAIN, le score HOOS moyen est passé de 60,8 à 73,5 points en dix semaines. Dans le groupe kinésithérapie classique, il est passé de 59,3 à 65,4 points.
La différence ajustée entre les deux groupes est de 6,9 points en faveur du programme de vélo collectif (intervalle de confiance à 95% : 2,5 à 11,2 ; p=0,0023). Autrement dit, le résultat est statistiquement significatif : il ne s’explique pas par le hasard.
Cependant, les auteurs reconnaissent eux-mêmes une limite. Le seuil qu’ils avaient défini avant l’étude pour parler de différence cliniquement pertinente était de 7,4 points. Les 6,9 points obtenus passent donc juste en dessous. En clair : la différence existe, elle est mesurable, mais elle reste modérée à l’échelle d’un patient individuel.
Autre donnée économique notable. Le programme CHAIN a coûté 4 092 livres sterling par année de vie pondérée par la qualité (QALY) gagnée, comparé à la kinésithérapie standard. Ce chiffre est largement en dessous du seuil de 20 000 à 30 000 livres utilisé par les autorités sanitaires britanniques pour juger un traitement rentable.
Aucun effet indésirable grave lié à l’intervention n’a été signalé.
Ce que cela change concrètement
L’intérêt de cette étude dépasse la seule amélioration clinique. Pour le système de santé britannique, saturé par les listes d’attente en kinésithérapie et en chirurgie orthopédique, le format collectif permet de traiter plusieurs patients en même temps avec un seul kinésithérapeute. Le temps clinique économisé est considérable.
Un suivi à cinq ans des premiers participants avait déjà montré que 57% d’entre eux n’avaient pas eu recours à la chirurgie. La majorité continuait à utiliser les techniques d’autogestion apprises pendant les huit semaines de programme.
Les chercheurs travaillent désormais à déployer CHAIN à l’échelle nationale. Une application mobile permet déjà de suivre le programme depuis son domicile, avec un vélo d’appartement.
En France, aucun protocole équivalent n’est aujourd’hui proposé dans le cadre du parcours de soins conventionnel. Les personnes souffrant de coxarthrose restent orientées en priorité vers la kinésithérapie individuelle. Ces données britanniques pourraient toutefois nourrir les prochaines recommandations françaises, qui intègrent déjà l’exercice physique adapté comme traitement de première intention.
Pour les patients concernés, le message pratique est limpide. Le vélo d’appartement, utilisé de façon régulière et encadrée, constitue une piste sérieuse à discuter avec son médecin ou son kinésithérapeute. Ni miracle. Ni révolution. Juste une alternative solide, peu coûteuse et mieux tolérée qu’on ne le pensait.
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