L’huile d’olive est saine. C’est ce que l’on entend partout. Pour le coeur, elle protège. Pour les artères, elle nettoie. Elle est même au centre du régime méditerranéen, considéré comme l’un des meilleurs au monde.
Mais pour le pancréas, l’histoire pourrait être très différente.
Une étude publiée dans la revue Cancer Discovery(1) vient de secouer le monde de la nutrition. Des chercheurs de l’Université de Yale ont découvert que le type de graisse consommé compte bien plus que la quantité. Et le coupable identifié n’est pas celui qu’on attendait.

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Un cancer parmi les plus mortels
Le cancer du pancréas (adénocarcinome canalaire pancréatique, ou PDAC) est l’un des plus agressifs. Seuls 13 % des patients diagnostiqués survivent au-delà de cinq ans. En France, plus de 14 000 nouveaux cas sont attendus cette année, avec plus de 11 000 décès. Les options de traitement restent très limitées, surtout pour les formes avancées.
On savait déjà que les régimes riches en graisses augmentaient le risque. Mais personne ne savait vraiment pourquoi. Ni surtout quelles graisses étaient réellement en cause.
C’est exactement la question que s’est posée l’équipe de Mandar Deepak Muzumdar, professeur de génétique et de médecine interne à Yale.
12 régimes, une seule variable
Pour y répondre, l’équipe dirigée par le chercheur Christian Felipe Ruiz a conçu un protocole original. Les scientifiques ont nourri des souris porteuses d’une mutation génétique (Kras) qui reproduit fidèlement le développement du cancer du pancréas humain. Le détail qui change tout : les 12 régimes utilisés contenaient exactement le même nombre de calories. Seule la source de graisse variait.
Autrement dit : pas de biais lié à la quantité. Juste le type de gras.
La plupart des études précédentes utilisaient un seul régime à base de saindoux, avec 60 % des calories issues des lipides. Un niveau de gras qui ne reflète pas du tout la réalité de l’alimentation humaine. Cette fois, les régimes ont été calqués sur les habitudes alimentaires réelles de la population américaine.
Le résultat que personne n’attendait
Les régimes riches en acide oléique, un acide gras monoinsaturé (AGMI) que l’on retrouve notamment dans l’huile d’olive, l’huile de tournesol oléique, l’huile de carthame oléique, les cacahuètes et le saindoux, ont considérablement accéléré le développement des tumeurs.
En clair : la graisse la plus recommandée pour le coeur s’est révélée la plus dangereuse pour le pancréas.
À l’inverse, les régimes riches en acides gras polyinsaturés (AGPI), en particulier les oméga-3 présents dans l’huile de poisson, ont freiné la progression tumorale. La réduction observée chez les souris nourries à l’huile de poisson atteignait 50 % par rapport à un régime standard.
Comment expliquer un tel écart ?
La réponse tient en un mot : ferroptose.
La ferroptose est une forme de mort cellulaire programmée déclenchée par l’oxydation des lipides présents dans les membranes des cellules. En termes simples, quand les graisses qui composent la membrane d’une cellule s’oxydent (rouillent, en quelque sorte), la cellule se détruit d’elle-même.
Les acides gras polyinsaturés s’oxydent facilement. Quand ils sont incorporés dans les membranes des cellules pancréatiques, ils rendent les cellules cancéreuses vulnérables à cette autodestruction. Les cellules tumorales meurent naturellement.
Les acides gras monoinsaturés, eux, résistent à l’oxydation. En s’intégrant dans les membranes, ils protègent les cellules cancéreuses de la ferroptose. Résultat : les tumeurs survivent et progressent.
Le ratio qui détermine tout
L’équipe de Yale a mis en évidence un facteur clé : le rapport entre AGPI et AGMI dans l’alimentation.
Quand ce ratio penche en faveur des AGMI (beaucoup de monoinsaturés, peu de polyinsaturés), la charge tumorale augmente. Quand il penche en faveur des AGPI (plus de polyinsaturés), elle diminue.
Ce ratio modifie directement la composition des phospholipides membranaires du pancréas. En clair, ce que l’on mange change littéralement la structure des membranes cellulaires. Et cette structure détermine si les cellules cancéreuses seront éliminées ou protégées.
Des différences entre hommes et femmes
L’étude a aussi révélé une donnée inattendue. L’effet promoteur de tumeurs de l’acide oléique était significatif chez les souris mâles, mais quasiment absent chez les femelles. En revanche, l’effet protecteur des AGPI fonctionnait dans les deux sexes.
Cette observation suggère que le sexe biologique influence la façon dont le métabolisme des graisses interagit avec le développement tumoral. Une piste qui devra être approfondie par de futurs travaux.
Des données humaines qui confirment
Les résultats obtenus chez la souris ne sont pas isolés. Les chercheurs ont croisé leurs données avec celles de la UK Biobank, une vaste base de données de santé regroupant des centaines de milliers de participants au Royaume-Uni.
Le constat rejoint les résultats animaux :
- Des taux circulants élevés d’AGMI dans le sang étaient associés à un risque accru de cancer du pancréas ;
- Des taux élevés d’AGPI étaient associés à une réduction de ce risque.
Ce que cela change (et ne change pas)
Avant de jeter l’huile d’olive à la poubelle, quelques précisions.
Cette étude a été réalisée principalement sur des souris portant une mutation génétique spécifique (Kras), qui prédispose au cancer du pancréas. Les résultats humains proviennent d’analyses observationnelles (la UK Biobank), pas d’essais cliniques contrôlés. Il n’est donc pas encore possible d’affirmer que l’huile d’olive provoque le cancer du pancréas chez l’humain.
Ce que l’étude montre, en revanche, c’est que le paradigme classique (“réduire les graisses pour réduire le risque”) est trop simpliste. Le type de graisse compte au moins autant que la quantité. Et pour le pancréas, les graisses considérées comme “bonnes” pour le coeur ne le sont pas forcément.
Les chercheurs évoquent la possibilité de développer des stratégies de “nutrition de précision” pour les personnes à haut risque de cancer du pancréas (prédispositions génétiques, antécédents familiaux). Augmenter la part d’AGPI (poissons gras, huile de lin, noix) et surveiller sa consommation d’AGMI pourrait, à terme, devenir une recommandation ciblée.
Les graisses monoinsaturées en cause
- Huile d’olive ;
- Huile de tournesol oléique ;
- Huile de carthame oléique ;
- Cacahuètes et beurre de cacahuète ;
- Saindoux.
Les graisses polyinsaturées potentiellement protectrices
- Huile de poisson (oméga-3) ;
- Huile de lin ;
- Noix ;
- Graines de chia.
Ce qu’il faut retenir
Le gras ne se résume pas à une question de calories ou de quantité dans l’assiette. Ce qui compte, c’est la nature chimique des acides gras consommés et la façon dont ils s’intègrent dans les membranes de nos cellules.
Pour le pancréas, un acide gras monoinsaturé comme l’acide oléique agit comme un bouclier pour les cellules cancéreuses. Les polyinsaturés, au contraire, les fragilisent et favorisent leur élimination naturelle.
L’étude de Yale n’interdit rien. Elle ouvre une nouvelle lecture des graisses alimentaires, où la même molécule peut être bénéfique pour un organe et problématique pour un autre.
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Sources éditoriales et fact-checking