Ouvrez n’importe quel placard de cuisine. Sortez trois produits au hasard. Lisez l’étiquette à la loupe. Il y a de fortes chances pour qu’au moins l’un d’entre eux contienne une mention discrète, glissée entre les ingrédients : un code commençant par la lettre “E”. Un colorant. Ou un conservateur. Quelque chose qui n’a rien à faire là d’un point de vue nutritionnel, mais qui rend le produit plus joli, plus stable, plus vendable.
Et voilà que trois études françaises(1), publiées le même jour, viennent de jeter un sacré pavé dans la mare.

Table des matières
Plus de 100 000 Français suivis pendant des années
Les chercheurs n’ont pas fait les choses à moitié. Ils ont pris les données de la cohorte NutriNet-Santé, ce vaste programme français qui suit la santé et l’alimentation de volontaires depuis 2009. Et pas trois pelés et un tondu : on parle de plus de 100 000 participants adultes, suivis pendant plus de 7 ans en moyenne pour certaines analyses, jusqu’à 14 ans pour d’autres.
Du sérieux donc. Avec une équipe sérieuse : Inserm, INRAE, Université Sorbonne Paris Nord, Université Paris Cité, Cnam. Le tout publié dans trois revues scientifiques de référence le 21 mai 2026 : “Diabetes Care”, “European Journal of Epidemiology” et “European Heart Journal”(2).
Ce que les chercheurs ont fait, c’est ausculter ce que les participants mangeaient au quotidien, marque par marque, recette par recette. Pas juste “des yaourts” : LE yaourt avec SES additifs. Et ensuite, ils ont regardé qui développait quoi : cancers, diabète, hypertension, maladies du cœur.
Pourquoi cette histoire devrait inquiéter à peu près tout le monde
Petit chiffre avant de continuer. Sur les 3,5 millions d’aliments et boissons recensés dans la base mondiale Open Food Facts en 2024, plus de 139 000 contiennent au moins un colorant alimentaire. Et plus de 700 000 au moins un conservateur.
Autrement dit : ces additifs sont absolument partout. Sodas. Bonbons. Sauces. Plats préparés. Yaourts. Margarines. Jus de fruits. Charcuteries. Le ticket de caisse du supermarché moyen est un véritable cocktail.
Et c’est précisément ce cocktail qui pose problème.
Première bombe : les colorants et le diabète de type 2
Commençons par l’étude publiée dans “Diabetes Care”. Les colorants alimentaires pris dans leur ensemble sont associés à une hausse de 38 % du risque de diabète de type 2 chez les plus gros consommateurs, comparé aux plus petits.
38 %. Pas 3 %. Pas 8 %. Trente-huit.
Et certains colorants se distinguent particulièrement. Voici les principaux pointés du doigt :
- Caramels (famille E150) : 43 % de risque en plus ;
- Caramel ordinaire (E150a) seul : 46 % ;
- Carotènes (famille E160) : 39 % ;
- Bêta-carotène (E160a) : 44 % ;
- Anthocyanes (E163) : 40 % ;
- Curcumine (E100) : 49 %.
Ce dernier chiffre mérite qu’on s’arrête dessus deux secondes. La curcumine, c’est cette molécule jaune extraite du curcuma, présentée à peu près partout comme l’incarnation du “sain”. On en colle dans les yaourts, dans les glaces, dans les sauces. Et c’est précisément le colorant le plus associé à un risque accru de diabète.
Deuxième bombe : les colorants et le cancer
L’étude publiée dans le “European Journal of Epidemiology” porte sur les mêmes participants, mais regarde cette fois les cancers. Sur la période d’observation, 4 226 cas de cancer ont été identifiés (508 cancers de la prostate, 1 208 cancers du sein, 352 cancers colorectaux).
Le verdict :
- Cancers tous types confondus : +14 % chez les plus exposés aux colorants ;
- Cancers du sein : +21 % ;
- Cancers du sein post-ménopause : +32 %.
Après ce que les chercheurs appellent une “correction statistique” (un filtre méthodologique qui ne garde que les liens les plus solides), deux colorants sortent particulièrement du lot : le caramel ordinaire E150a, associé à 15 % de risque de cancer en plus, et le bêta-carotène E160a, associé à 16 % de risque de cancer général en plus et 41 % de cancer du sein en plus.
Le bêta-carotène. Celui qu’on imagine inoffensif parce qu’il porte un nom rassurant et qu’on l’associe à la carotte. Sauf que dans l’industrie, ce n’est pas la carotte du jardin : c’est un additif fabriqué, ajouté à des produits transformés (jus, margarines, beurres, certaines boissons).
Troisième bombe : les conservateurs et la tension
L’étude du “European Heart Journal” change de famille d’additifs : elle s’attaque aux conservateurs. Ceux qui prolongent la durée de vie des aliments en rayon.
Globalement, les plus gros consommateurs de conservateurs présentent une hausse de 24 % du risque d’hypertension artérielle. Trois substances bien connues ressortent :
- Sorbate de potassium (E202) : +39 % de risque d’hypertension ;
- Acide citrique (E330) : +25 % ;
- Acide ascorbique (E300, autrement dit la vitamine C de synthèse), associé à 15 % de risque de maladies cardiovasculaires en plus.
L’acide citrique, là encore, ça interroge. C’est l’un des additifs les plus courants au monde. Sodas, confiseries, plats préparés, sauces tomate industrielles : la liste est interminable.
Une nuance majeure à garder en tête
Ces études sont “observationnelles”. En clair : elles regardent qui mange quoi, qui tombe malade, et cherchent des liens statistiques. Elles ne prouvent pas que tel additif provoque telle maladie. Elles montrent une association robuste, ajustée pour de nombreux facteurs (âge, sexe, niveau de vie, tabagisme, activité physique, qualité globale de l’alimentation), mais une association n’est pas une preuve de causalité directe.
Les chercheurs eux-mêmes le rappellent : ce sont les premières études épidémiologiques à grande échelle qui ratissent un spectre aussi large d’additifs. D’autres travaux seront nécessaires pour comprendre les mécanismes biologiques.
Ce qui ne veut pas dire qu’il faut hausser les épaules. Les hypothèses biologiques existent : perturbation du microbiote intestinal, action sur le système hormonal, génération de composés toxiques lors de la cuisson, interactions entre additifs (effet “cocktail”)…
Que faire concrètement ?
Les chercheurs appellent les autorités sanitaires à réévaluer la sécurité de ces additifs. En attendant que les décisions soient prises (ou pas), il reste un levier individuel simple et conforme aux recommandations officielles du Programme national nutrition santé :
- Privilégier les aliments bruts ou peu transformés ;
- Limiter les produits ultra-transformés (sodas, confiseries industrielles, plats préparés) ;
- Lire les étiquettes et repérer les codes “E” non essentiels ;
- Diversifier l’alimentation pour ne pas s’exposer toujours aux mêmes substances.
Aucune révolution. Juste du bon sens, validé par 100 000 Français suivis pendant plus d’une décennie.
Résumé en image

Sur le même sujet
Sources éditoriales et fact-checking