Tout le monde en a dans son armoire à pharmacie. Un comprimé blanc, banal, vendu sans ordonnance. On le prend pour un mal de tête, une fièvre passagère, parfois sur conseil du médecin pour fluidifier le sang.
Et pourtant, ce médicament vieux de plus d’un siècle pourrait bien cacher un pouvoir que personne n’avait anticipé.
Depuis plusieurs années, des chercheurs du monde entier s’intéressent à un lien troublant entre l’aspirine et certains cancers. Pas un lien vague, pas une corrélation fragile. Des essais cliniques rigoureux, publiés dans les plus grandes revues scientifiques. Avec des résultats qui forcent l’attention.
Mais avant de détailler ce que disent réellement ces travaux, il faut comprendre d’où vient cette piste. Et pourquoi elle a mis des décennies à être prise au sérieux.

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Des souris aux humains : un demi-siècle de soupçons
Les premiers indices remontent aux années 1970. Des expériences sur des souris montrent alors que l’aspirine, connue sous le nom d’acide acétylsalicylique, peut freiner la propagation des tumeurs. L’observation est intrigante, mais elle reste confinée aux laboratoires animaliers.
Il faut attendre 2010 pour qu’un premier tournant se produise chez l’humain. Des chercheurs de l’Université d’Oxford publient des résultats suggérant que l’aspirine pourrait réduire l’apparition et la dissémination de cancers chez des patients.
Le soupçon se transforme alors en hypothèse solide. Et cette hypothèse va être testée de manière beaucoup plus rigoureuse dans les années suivantes.
Le syndrome de Lynch : un terrain d’étude idéal
Pour comprendre les études les plus marquantes sur ce sujet, il faut d’abord connaître le syndrome de Lynch. C’est une condition génétique héréditaire. Les personnes qui en sont porteuses ont des mutations dans certains gènes responsables de la réparation de l’ADN (les gènes dits “mismatch repair”, en anglais).
En clair : leur organisme corrige moins bien les erreurs qui surviennent naturellement quand les cellules se divisent. Le risque de développer un cancer colorectal (cancer du côlon ou du rectum) est donc considérablement augmenté. D’autres cancers sont également concernés, comme celui de l’endomètre (la muqueuse de l’utérus).
On estime qu’environ 1 personne sur 400 en serait porteuse. Beaucoup ne le savent pas.
L’essai CAPP2 : le premier grand résultat
C’est ici que l’histoire devient concrète. Un essai clinique de grande envergure, appelé CAPP2, a été mené par le professeur John Burn de l’Université de Newcastle, au Royaume-Uni. Les résultats, publiés dans The Lancet(1), portent sur 861 patients atteints du syndrome de Lynch.
Le protocole : une dose quotidienne de 600 mg d’aspirine, prise pendant au moins deux ans, comparée à un placebo. Le suivi a duré dix ans. Et même jusqu’à vingt ans pour certains patients au Royaume-Uni et en Finlande.
Le résultat a de quoi interpeller.
Les patients ayant pris l’aspirine pendant au moins deux ans ont vu leur risque de cancer colorectal diminuer de moitié. En termes statistiques, le hazard ratio (le rapport de risque entre les deux groupes) s’établit à 0,41, ce qui signifie que le groupe aspirine développait 59 % moins de cancers colorectaux que le groupe placebo.
Des doses plus faibles, un effet comparable
Plus récemment, un essai de suivi appelé CaPP3, également dirigé par John Burn, a montré que des doses bien plus basses (entre 75 et 100 mg par jour, soit ce qu’on appelle une “aspirine bébé”) pourraient offrir une protection similaire contre le cancer colorectal chez les porteurs du syndrome de Lynch. C’est un point important, car la réduction de la dose diminue aussi le risque d’effets secondaires.
Nick James, un ébéniste britannique de 46 ans, illustre bien cette avancée. Porteur du syndrome de Lynch après avoir perdu sa mère d’un cancer, il a été le premier volontaire de l’essai CaPP3 en 2014. Plus de dix ans après, aucun signe de cancer n’a été détecté chez lui. Un détail symbolique : il fabrique ses meubles en bois de saule, l’arbre dont l’écorce est la source naturelle de la salicine, le précurseur de l’aspirine.
L’étude suédoise : l’aspirine comme médecine de précision
Un autre essai clinique majeur vient compléter le tableau. L’essai ALASCCA, publié dans le New England Journal of Medicine(2), a été mené dans 33 hôpitaux en Suède, Norvège, Danemark et Finlande, sur plus de 3 500 patients opérés d’un cancer colorectal.
La particularité de cet essai : les chercheurs ont analysé les tumeurs pour repérer une mutation spécifique dans les gènes de la voie PI3K. Ces gènes régulent la croissance et la division des cellules. Quand ils sont mutés (ce qui concerne environ 40 % des patients atteints de cancer colorectal), les cellules prolifèrent de manière incontrôlée.
Les patients porteurs de cette mutation et ayant reçu 160 mg d’aspirine par jour pendant trois ans après leur opération ont vu leur risque de récidive chuter de 55 %. L’incidence de récidive à trois ans était de 7,7 % dans le groupe aspirine, contre 14,1 % dans le groupe placebo.
Anna Martling, professeure à l’Institut Karolinska et auteure principale de l’étude, résume l’approche : l’aspirine est testée ici comme un outil de médecine de précision. En clair, on utilise l’information génétique de la tumeur pour décider si le patient peut en bénéficier.
Pourquoi l’aspirine freine-t-elle le cancer ?
Pendant longtemps, l’explication la plus répandue concernait l’effet anti-inflammatoire de l’aspirine. Le médicament bloque une enzyme appelée Cox-2 (cyclo-oxygénase 2), impliquée dans l’inflammation chronique et la prolifération cellulaire. En réduisant cette inflammation, l’aspirine pourrait rendre l’environnement moins propice au développement tumoral.
Mais une découverte publiée en mars 2025 dans Nature(3) a mis en lumière un mécanisme totalement différent. Et probablement plus décisif.
Le rôle caché du thromboxane A2
Les chercheurs de l’Université de Cambridge ont découvert que les plaquettes sanguines (ces petites cellules qui aident le sang à coaguler) produisent une molécule appelée thromboxane A2, ou TXA2. Cette molécule a un effet inattendu : elle empêche les lymphocytes T (les cellules du système immunitaire chargées de détecter et détruire les cellules anormales) de fonctionner correctement.
En clair : le TXA2 agit comme un frein sur le système immunitaire. Les cellules cancéreuses qui circulent dans le sang pour coloniser d’autres organes (c’est ce qu’on appelle les métastases) échappent ainsi à la surveillance immunitaire.
L’aspirine réduit la production de TXA2 en bloquant l’enzyme Cox-1 dans les plaquettes. En diminuant le TXA2, elle libère les lymphocytes T de cette suppression et leur permet de repérer et d’attaquer les cellules cancéreuses en transit.
Les expériences chez la souris ont confirmé ce mécanisme : les animaux traités avec de l’aspirine ou des inhibiteurs de Cox-1 développaient significativement moins de métastases pulmonaires et hépatiques.
Ce que l’aspirine ne fait pas
Il serait dangereux de conclure que tout le monde devrait se mettre à prendre de l’aspirine chaque matin. Les experts cités dans les différentes études sont unanimes sur ce point : la prise régulière d’aspirine n’est pas anodine.
Les effets secondaires possibles comprennent :
- Des saignements gastro-intestinaux (estomac, intestin) ;
- Des ulcères de l’estomac ;
- Un risque accru de saignements en cas de blessure ou d’intervention chirurgicale.
Anna Martling rappelle que toute prise régulière doit se faire sous supervision médicale. L’aspirine n’est pas un complément alimentaire. C’est un médicament, avec des contre-indications et des interactions.
Les résultats actuels concernent des populations ciblées : porteurs du syndrome de Lynch, patients opérés d’un cancer colorectal avec des mutations spécifiques. Généraliser ces résultats à l’ensemble de la population serait prématuré.
Un comprimé, plusieurs pistes
Ce qui se dessine aujourd’hui, c’est une utilisation beaucoup plus ciblée de l’aspirine. Pas un traitement de masse, mais un outil de prévention adapté au profil génétique du patient ou de sa tumeur.
Des essais cliniques sont encore en cours pour affiner les doses, les durées de traitement et les populations qui en bénéficieraient le plus. Le professeur John Burn poursuit ses travaux. L’essai ALASCCA ouvre la voie à l’intégration de l’aspirine dans les protocoles post-chirurgicaux pour certains sous-groupes de patients.
Un comprimé à quelques centimes. Disponible dans toutes les pharmacies du monde. Et potentiellement capable de diviser par deux le risque de certains cancers.
La réponse ne se trouve pas dans l’armoire à pharmacie. Elle se trouve dans les gènes.
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Sources éditoriales et fact-checking