On le répète partout. Il faut perdre du poids. Il faut atteindre un IMC “normal”. Les médecins le recommandent avant une opération chirurgicale, les autorités de santé en font un objectif prioritaire, et la société entière associe minceur et bonne santé.
Pourtant, une étude publiée dans la revue scientifique JAMA Network Open(1) vient bousculer cette certitude. Et ses résultats sont pour le moins contre-intuitifs.
Chez les personnes âgées de 65 ans et plus, celles qui affichent un léger surpoids survivent mieux à une opération chirurgicale que celles qui ont un poids dit “normal”.
Oui. Les seniors un peu plus lourds que la norme s’en sortent mieux sur la table d’opération.

Ce que révèle l’étude
414 patients passés au crible
Des chercheurs de l’Université de Californie (UCLA) ont analysé les données de 414 adultes de 65 ans et plus, tous opérés dans le cadre d’une chirurgie majeure programmée (c’est-à-dire planifiée, pas urgente) entre février 2019 et janvier 2022.
Les patients ont été classés selon leur IMC. L’IMC, c’est l’indice de masse corporelle : un calcul simple qui divise le poids (en kilos) par la taille (en mètres) au carré. Il permet de situer une personne dans une catégorie :
- Insuffisance pondérale : en dessous de 18,5 ;
- Poids normal : entre 18,5 et 24,9 ;
- Surpoids : entre 25 et 29,9 ;
- Obésité : entre 30 et 39,9 ;
- Obésité morbide : au-dessus de 40.
Les chercheurs ont ensuite comparé les taux de décès à 30 jours et à un an après l’opération.
Les chiffres qui dérangent
Le taux global de mortalité à 30 jours était de 11 %. Mais ce chiffre cache des disparités considérables selon le poids des patients.
Les seniors en surpoids (IMC entre 25 et 29,9) affichaient un taux de décès à 30 jours de seulement 0,8 %. En clair : 1 seul décès sur 128 patients.
Chez les patients de poids normal (IMC entre 18,5 et 24,9), ce taux grimpait à 18,8 %. Soit 25 décès sur 133 patients.
Et le groupe le plus touché ? Les personnes en insuffisance pondérale (IMC inférieur à 18,5), avec un taux de mortalité à 30 jours de 75 %. Soit 15 décès sur 20 patients.
Autrement dit : dans cette étude, un senior trop mince avait un risque de décès postopératoire considérablement plus élevé qu’un senior en léger surpoids.
Pourquoi le surpoids protège (dans ce cas précis)
Le “paradoxe de l’obésité”
Ce phénomène porte un nom en médecine : le paradoxe de l’obésité. Il désigne cette observation récurrente dans la littérature scientifique selon laquelle un IMC légèrement élevé est parfois associé à une meilleure survie chez certaines populations de personnes âgées.
Plusieurs hypothèses l’expliquent :
- Les réserves énergétiques supplémentaires (graisse et masse musculaire) fournissent au corps les ressources nécessaires pour encaisser le stress d’une opération et récupérer ensuite ;
- Un IMC plus élevé peut refléter un meilleur état nutritionnel global ;
- Certains patients de poids “normal” pourraient en réalité souffrir de maladies non diagnostiquées qui ont causé une perte de poids silencieuse.
Ce dernier point est important. Un poids normal sur la balance ne signifie pas forcément une bonne santé sous-jacente.
Le vieillissement change les règles
Chez un adulte jeune, la relation entre IMC et mortalité dessine une courbe en J : le risque est au plus bas avec un poids normal et augmente aux extrêmes. Mais avec l’âge, cette courbe se déplace.
Le vieillissement modifie la composition corporelle. La masse musculaire diminue. La répartition des graisses change. La taille se réduit (ce qui modifie mécaniquement l’IMC). Et la fragilité s’installe : perte de force, fatigue, vulnérabilité aux infections et aux complications.
Dans ce contexte, quelques kilos en plus peuvent constituer une réserve de survie plutôt qu’un facteur de risque.
Les limites à connaître
L’obésité morbide reste dangereuse
L’effet protecteur du surpoids ne s’étend pas à tous les IMC. Les patients en obésité morbide (IMC supérieur à 40) présentaient un taux de complications très élevé : 79 % d’entre eux ont subi au moins une complication postopératoire.
Les complications les plus fréquentes dans ce groupe :
- Problèmes pulmonaires (réintubation, pneumonie) : 33 % des cas ;
- Thromboses veineuses profondes et accidents vasculaires cérébraux : 21 % des cas.
En résumé, un léger surpoids semble protecteur. Une obésité sévère reste un facteur de risque majeur.
Une étude, pas une vérité universelle
Cette recherche comporte plusieurs limites que les auteurs eux-mêmes soulignent :
- L’étude a été menée dans un seul centre hospitalier en Californie, ce qui limite la généralisation des résultats ;
- L’IMC ne distingue pas la graisse viscérale (profonde, autour des organes) de la graisse sous-cutanée, ni la masse musculaire de la masse grasse ;
- Les groupes extrêmes (insuffisance pondérale et obésité morbide) comptaient peu de patients (20 et 24 respectivement), ce qui réduit la précision statistique.
Ce que cela change pour les seniors
Les recommandations actuelles encouragent souvent les patients à perdre du poids avant une intervention chirurgicale pour atteindre un IMC “normal”. Cette étude suggère que, chez les personnes âgées, cette cible pourrait ne pas être la bonne.
Catherine Sarkisian, co-auteure de l’étude et gériatre à UCLA, le résume ainsi : l’évaluation préopératoire devrait être adaptée à la physiologie spécifique des patients âgés.
Les chercheurs appellent à des études complémentaires, plus larges et multicentriques, pour confirmer ces résultats et explorer les mécanismes biologiques en jeu. L’objectif : affiner les recommandations chirurgicales pour cette population qui représente une part croissante des patients opérés.
En attendant, un constat s’impose. Chez les seniors, quelques kilos de plus ne sont pas forcément un problème. Quelques kilos de moins, en revanche, pourraient en être un.
Sur le même sujet
Sources éditoriales et fact-checking