La canicule, c’est dangereux pour les personnes âgées. Point final. C’est ce que tout le monde pense. Et pourtant. La majorité des décès liés à la chaleur ne se produisent pas dans la rue, pas au travail, pas dans un champ. Ils se produisent à l’intérieur. Dans des maisons. Des appartements. Des logements tout à fait ordinaires.
Mais le plus surprenant n’est pas là.

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Le piège invisible
Quand il fait 40 °C dehors, l’instinct pousse à rester à l’intérieur. Logique. C’est même ce que les autorités recommandent. Sauf que personne ne précise un détail : sans climatisation, une maison peut devenir plus chaude que l’extérieur.
Le mécanisme est simple. Les murs, le toit et les fenêtres absorbent la chaleur du soleil toute la journée. Tant que la climatisation tourne, cette chaleur est évacuée.
Mais si elle s’arrête (panne de courant, absence de clim), la maison se transforme en serre. La chaleur entre. Elle ne ressort pas. L’air ne circule plus.
En quelques heures, la température intérieure peut dépasser celle de l’extérieur. En particulier dans les étages et les pièces exposées au sud.
La nuit ne sauve personne
C’est là que le piège se referme.
Dehors, la température baisse après le coucher du soleil. Le corps peut se reposer, récupérer un minimum. Mais dans une maison mal isolée, les murs restituent la chaleur accumulée dans la journée. Lentement. Pendant des heures.
Il peut faire plus chaud dans une chambre à 3 h du matin qu’en plein soleil à 15 h dehors.
Après deux ou trois nuits sans répit, même une personne en pleine santé entre dans une zone à risque.
Le thermostat dit 24 °C, la chambre en fait 32
Le thermostat est fixé sur un mur, dans une seule pièce. Il ne mesure qu’un seul point.
Dans une maison ancienne et mal isolée, la chambre à l’étage peut dépasser 32 °C alors que le thermostat du salon affiche 24 °C. Les murs, le plafond et les fenêtres chauffés par le soleil ne font pas qu’élever la température de l’air : ils irradient de la chaleur directement sur le corps.
C’est la différence entre être dans une pièce à 30 °C avec des murs frais et être à 30 °C entouré de surfaces brûlantes. La sensation n’a rien à voir.
Ce que le corps peut encaisser
Le corps humain maintient une température interne d’environ 37 °C. Pour se refroidir, il pousse le sang vers la peau et produit de la sueur. Quand l’air ambiant est trop chaud, ce mécanisme perd en efficacité. Quand l’humidité s’ajoute, la sueur ne s’évapore plus.
Si la température corporelle dépasse 40 °C, le système de thermorégulation (la capacité du corps à maintenir une température stable) commence à défaillir. Au-dessus de 42,8 °C, la mort devient probable.
En clair : sans pause nocturne pour faire redescendre la température du corps, la chaleur s’accumule. Jour après jour. Jusqu’à ce que les mécanismes de défense lâchent.
Ce n’est pas une question de forme physique.
Deux maisons, même rue, deux destins
Autre point rarement évoqué : toutes les maisons ne réagissent pas de la même façon.
Une construction récente avec du double vitrage et une bonne isolation fonctionne comme un thermos. Elle garde la fraîcheur plus longtemps. Une maison ancienne avec du simple vitrage et des fissures dans les murs se réchauffe en quelques heures.
Deux maisons voisines, exposées aux mêmes conditions, peuvent avoir des températures intérieures radicalement différentes. En cas de coupure de courant pendant une canicule, cette différence peut devenir une question de vie ou de mort.
Ce que les études ont révélé
213 000 maisons analysées à Austin
Zoltan Nagy, chercheur à l’Université du Texas, a passé huit ans à étudier le comportement des bâtiments face à la chaleur extrême. Son équipe a analysé chacune des 213 000 maisons individuelles d’Austin en simulant une canicule de trois jours avec coupure de courant et des températures extérieures dépassant 43 °C.
Les résultats :
- 85 % des maisons atteignent des niveaux de chaleur dangereux pour une personne âgée ;
- 15 % deviennent dangereuses pour un adulte jeune et en bonne santé ;
- Avec le réchauffement climatique, ce chiffre pourrait monter à 65 %.
L’étude identifie trois catégories de logements :
- Les résilients (récents, bien isolés) : les conditions restent supportables, même pour une personne âgée, pendant toute la durée de la canicule simulée ;
- Les critiques (souvent anciens) : ils deviennent dangereux presque immédiatement ;
- Les intermédiaires : la température monte progressivement, jour après jour, donnant une fausse impression de sécurité.
C’est cette dernière catégorie qui est la plus traître. On ne s’inquiète pas. On attend. Et quand on réalise, c’est trop tard.
285 logements étudiés à New York
Une étude publiée dans Science of The Total Environment(1) a mesuré la chaleur et l’humidité dans 285 logements new-yorkais (foyers à revenus faibles et moyens) pendant l’été. Même constat : les températures intérieures suivent celles de l’extérieur, mais avec de larges variations d’un logement à l’autre.
En simulant les conditions de la canicule de 2006 à New York et un scénario comparable à celle de 2003 en Europe (entre 50 000 et 70 000 morts), les chercheurs montrent que de nombreux logements atteindraient des niveaux dangereux.
98 % des morts, à l’intérieur
Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Lors de la canicule de 2021 dans le nord-ouest du Pacifique, un dôme de chaleur a provoqué plus de 600 décès en Colombie-Britannique. 98 % sont survenus à l’intérieur de maisons. À New York, plus de 80 % des coups de chaleur se produisent à domicile. En France pendant la canicule de 2003, la moitié des décès ont eu lieu dans des habitations.
En Europe, seul 1 ménage sur 10 possède la climatisation. Les vagues de chaleur y ont causé environ 60 000 décès en 2022 et 47 000 en 2023. La grande majorité dans des bâtiments qui n’ont jamais été conçus pour supporter ces températures.
Ce n’est pas un scénario théorique. En 2024, un derecho a privé d’électricité près de 900 000 foyers à Houston en pleine canicule. Sept semaines plus tard, l’ouragan Beryl a coupé le courant à 2,6 millions de foyers pendant plus de trois jours, avec des températures dépassant 32 °C.
Comment se protéger
En cas de canicule sans climatisation, quelques gestes peuvent faire la différence :
- Rester au rez-de-chaussée ou à l’étage le plus bas (la chaleur monte) ;
- Fermer les volets, stores et rideaux des fenêtres exposées au soleil ;
- Boire de l’eau régulièrement, sans attendre d’avoir soif (le corps a besoin d’eau pour transpirer et réguler sa température) ;
- Rejoindre un lieu climatisé si la situation devient critique (bibliothèque, centre commercial, centre de rafraîchissement municipal).
Et surtout : aller vérifier l’état des voisins âgés ou vivant seuls.
Sur le long terme
Quelques améliorations réduisent le risque : un film réfléchissant sur les fenêtres, une meilleure isolation des combles, une toiture de couleur claire.
Les chercheurs vont plus loin. Ils proposent que les codes de construction imposent aux logements de maintenir des conditions vivables pendant au moins 72 heures en cas de panne de courant. Après la canicule meurtrière de 2003, les spécialistes avaient déjà fait une recommandation dans ce sens.
Avec des étés de plus en plus chauds et des pannes de courant de plus en plus fréquentes, le risque ne va pas diminuer. La question n’est plus de savoir si une prochaine canicule sera dangereuse. C’est de savoir si le logement dans lequel on vit est capable d’y résister.
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Sources éditoriales et fact-checking