Perdre du gras. Afficher des abdos. Être le plus sec possible. C’est l’obsession de beaucoup de sportifs. Pourtant, cette quête de la minceur peut avoir un coût bien plus élevé que prévu. Et il ne se mesure pas en kilos.
Une étude(1) menée sur des sprinteuses et hurdleuses d’élite (niveau international et national) vient de mettre en lumière un phénomène que peu de monde soupçonne : on peut maintenir un poids stable, manger suffisamment pour ne pas maigrir… et pourtant être en déficit énergétique. Le corps, lui, n’est pas dupe.

La “disponibilité énergétique” : un concept clé
Avant d’aller plus loin, il faut comprendre une notion fondamentale. Elle s’appelle la disponibilité énergétique. En clair : c’est l’énergie qu’il reste au corps pour fonctionner normalement, une fois que l’énergie dépensée à l’entraînement a été soustraite de l’apport calorique total.
Prenons un exemple concret. Un athlète de 100 kg à 10 % de masse grasse possède 90 kg de masse maigre. S’il consomme 3 000 kcal par jour et en dépense 400 à l’entraînement, il reste 2 600 kcal pour le reste. Divisé par 90 kg de masse maigre, cela donne environ 28,9 kcal/kg.
Ce chiffre est important. Très important.
Le seuil des 30 kcal/kg
La chercheuse Anne Loucks, pionnière de la recherche sur la triade de l’athlète féminine, a établi il y a environ 25 ans un seuil critique : 30 kcal/kg de masse maigre. En dessous de cette valeur, le corps commence à réduire certaines fonctions. Le métabolisme ralentit. Le système reproducteur se met en veille. Les hormones décrochent.
Mais attention : ce seuil n’est pas une ligne parfaite. Il a été défini chez des personnes sédentaires. Et selon le niveau d’activité physique en dehors de l’entraînement, les symptômes peuvent apparaître entre 30 et 45 kcal/kg, parfois même en dessous de 30. C’est très individuel.
C’est d’ailleurs pour cette raison que les chercheurs de l’étude n’ont pas calculé la disponibilité énergétique des athlètes. Ils ont directement cherché les symptômes qui trahissent un manque d’énergie.
Ce que l’étude a révélé
Les résultats sont sans appel.
Treize sprinteuses et hurdleuses d’élite (100 à 400 m et 100 m haies) ont été évaluées à deux reprises : au début de la saison (après une période de repos) et cinq mois plus tard, en pleine saison de compétition. Les tests comprenaient des scans DXA, des bilans sanguins, des questionnaires et des mesures du métabolisme de repos.
Au début de la saison, 4 athlètes sur 13 (31 %) présentaient déjà au moins un signe primaire et un signe secondaire de faible disponibilité énergétique. Cinq mois plus tard, ce chiffre grimpait à 7 sur 13 (54 %). Plus de la moitié du groupe.
Et ce n’est pas tout. Parmi les 10 athlètes qui n’utilisaient pas de contraception hormonale, 6 (60 %) affichaient des niveaux anormalement bas d’hormones sexuelles (LH, FSH et/ou estradiol) au second test.
Le paradoxe : les plus grasses étaient les plus touchées
Voilà le détail qui change tout. Les athlètes qui présentaient des signes de faible disponibilité énergétique avaient une masse grasse plus élevée que les autres (13,0 ± 2,3 kg contre 11,2 ± 1,6 kg). Leur poids n’avait pourtant pas changé entre les deux mesures.
Comment est-ce possible ?
La réponse est à la fois simple et brutale. Ces sprinteuses sont naturellement moins sèches que leurs coéquipières. Pour atteindre la composition corporelle nécessaire à la performance en sprint (où chaque gramme de gras compte dans la propulsion), elles doivent restreindre davantage leur alimentation. Leur corps finit par s’adapter en réduisant sa dépense énergétique. Le métabolisme se met en mode économie. Les hormones chutent. Tout cela pour maintenir un poids que le corps ne “veut” pas garder.
En clair : elles sont à l’équilibre calorique, mais dans un état de « déficience énergétique relative ». Le poids ne bouge pas, mais les fonctions internes tournent au ralenti.
Le concept de RED-S
Ce phénomène porte un nom officiel(2). Le Comité International Olympique l’a baptisé RED-S (Relative Energy Deficiency in Sport), ou déficience énergétique relative dans le sport. Il englobe un ensemble de dysfonctionnements qui touchent aussi bien les femmes que les hommes.
Les conséquences potentielles sont nombreuses :
- Perturbation du système endocrinien et reproducteur ;
- Baisse des performances sportives ;
- Affaiblissement du système immunitaire et troubles gastro-intestinaux ;
- Perte de densité osseuse (surtout chez les femmes).
Chez les femmes, la forme historique de ce problème est connue sous le nom de « triade de l’athlète féminine » : faible disponibilité énergétique, dysfonction menstruelle et fragilisation osseuse.
Et les fractures de stress ?
L’étude a aussi révélé que 5 des 13 athlètes (39 %) avaient déjà eu des fractures de stress. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, ces fractures n’étaient pas liées aux signes de déficit énergétique. Elles étaient corrélées à l’IMC, à la masse maigre et au métabolisme de repos (r = 0,63 à 0,73).
Autrement dit : plus une sprinteuse est musclée et lourde, plus les forces d’impact au sol sont élevées, et plus le risque de fracture de stress augmente. Logique.
Pour les activités à haute force d’impact comme le sprint, la musculature joue un rôle protecteur sur la santé osseuse. Ce n’est pas le déficit énergétique qui casse les os ici, mais la charge mécanique.
Pourquoi les athlètes de force sont aussi concernés
On pourrait croire que le RED-S ne touche que les sports d’endurance ou les sports à composante esthétique (gymnastique, patinage, bodybuilding). C’est une idée reçue.
Les athlètes de force qui évoluent dans des catégories de poids (haltérophilie, powerlifting) sont tout autant exposés. Leur dépense calorique à l’entraînement est certes inférieure à celle d’un marathonien, mais la restriction alimentaire pour maintenir un poids de forme ou entrer dans une catégorie est souvent bien réelle.
Les cliniciens ont parfois une image stéréotypée des athlètes de force : musclés, costauds, gros mangeurs. La réalité peut être très différente.
L’effet de l’intersaison ne suffit pas toujours
Un autre résultat marquant de cette étude : 3 des 13 athlètes présentaient des symptômes de faible disponibilité énergétique dès le début de la saison. En clair : même après une période de repos et de récupération, leur corps n’avait pas complètement restauré ses fonctions normales.
Ce constat rappelle des observations faites dans le bodybuilding. Une étude(3) de cas portant sur une compétitrice de 26-27 ans a montré que son cycle menstruel n’était pas revenu avant 71 semaines après la compétition, alors qu’elle avait regagné son poids de corps un an plus tôt. De la même manière, une étude(4) finlandaise de grande envergure sur des athlètes de culturisme féminines a montré que 3 à 4 mois après la compétition, certaines athlètes n’avaient toujours pas retrouvé leur cycle malgré un retour à un poids normal.
Le poids est revenu. Pas les fonctions biologiques.
Ce qu’il faut retenir
Maintenir un physique très sec a un prix. Et ce prix ne se voit pas toujours dans le miroir ni sur la balance. Il se cache dans les bilans sanguins, dans les cycles menstruels perturbés, dans la fatigue chronique, dans les infections à répétition.
Si le fait de maintenir un certain niveau de sèche ou un certain poids de corps entraîne l’un de ces signaux d’alerte (perte ou irrégularité du cycle menstruel, obsession alimentaire, maladies fréquentes, baisse de moral, stagnation des performances, chute de la libido, bilan hormonal hors des valeurs de référence), il est peut-être temps d’augmenter les calories et d’accepter de maintenir un poids légèrement plus élevé.
La performance à long terme pourrait bien en dépendre.
Sources éditoriales et fact-checking
