Une étude publiée dans Biomarker Research(1) vient de doucher l’optimisme de tous ceux qui pensent pouvoir rattraper leur sommeil “plus tard”. Trois nuits courtes suffisent à déclencher dans le sang des signaux associés à un risque accru de maladies cardiaques. Pire encore, le sport ne permet pas de compenser totalement les dégâts.
Le travail, signé par l’équipe du professeur Jonathan Cedernaes à l’Université d’Uppsala (Suède), a été publié le 29 avril 2025. Et il renverse plusieurs idées reçues sur le sommeil, le sport et le cœur.

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Ce que les chercheurs ont réellement fait
L’équipe suédoise a recruté 16 hommes jeunes, minces et en parfaite santé. Pendant l’étude, ils ont dormi en laboratoire dans des conditions ultra contrôlées. Deux scénarios ont été testés sur chaque participant, dans un ordre aléatoire.
Voici les deux conditions :
- Trois nuits de sommeil normal, soit 8 h 30 par nuit ;
- Trois nuits de sommeil raccourci, soit 4 h 15 par nuit.
À la fin de chaque cycle de trois nuits, les volontaires enchaînaient 30 minutes de vélo à haute intensité. Des prises de sang étaient effectuées le matin, le soir, juste avant la séance, puis à plusieurs moments après l’effort.
Les chercheurs ont mesuré 88 protéines différentes dans le sang grâce à une technologie appelée Olink. Objectif : voir comment ces marqueurs (des protéines liées au risque cardiaque) évoluent selon le sommeil, l’heure de la journée et l’activité physique.
Un protocole conçu pour isoler l’effet du sommeil
Tous les participants mangeaient les mêmes repas aux mêmes heures. Tous passaient les nuits au laboratoire. Tous effectuaient exactement le même exercice. Ce niveau de contrôle est rare dans ce type de recherche.
Il permet une chose précieuse : affirmer que les différences observées dans le sang viennent bien du manque de sommeil, et non d’autre chose.
Le manque de sommeil agit vite, très vite
Premier constat : seulement trois nuits de 4 h 15 suffisent pour modifier le profil sanguin des volontaires. Et pas n’importe comment. Les chercheurs ont comparé les changements observés avec ceux identifiés dans de grandes études menées sur des dizaines de milliers de personnes suivies pendant des années. Les résultats se recoupent.
Autrement dit : le sang des jeunes hommes privés de sommeil ressemble à celui de personnes qui développeront plus tard une maladie du cœur.
Des protéines qui montent, d’autres qui chutent
Après trois nuits courtes, 16 protéines voient leur taux monter de façon notable. À l’inverse, 9 protéines chutent. Parmi celles qui augmentent, on trouve des marqueurs de l’inflammation et du stress cellulaire, comme l’interleukine 27 (IL-27) et LGALS9. Ces deux protéines ont déjà été associées, dans de grandes cohortes de patients, à un risque plus élevé :
- D’insuffisance cardiaque (le cœur qui pompe moins bien le sang) ;
- De maladie coronarienne (les artères du cœur qui se bouchent) ;
- De fibrillation atriale (un trouble du rythme cardiaque).
Les chercheurs ont utilisé un test statistique (test exact de Fisher) pour vérifier que cette correspondance n’était pas due au hasard. Résultat : la probabilité que ce soit une coïncidence est inférieure à 1 %.
Le sport, allié utile mais limité
Bonne nouvelle au milieu de cette avalanche de mauvaises : l’exercice physique reste bénéfique, même après une mauvaise nuit. Après 30 minutes de vélo intense, les volontaires voient augmenter certaines protéines connues pour protéger le cœur. Parmi elles, l’interleukine 6 (IL-6) et le BDNF (facteur neurotrophique issu du cerveau), deux molécules libérées par le muscle pendant l’effort.
Mais voilà le piège.
Le sport ne gomme pas tout
Quand les participants sont bien reposés, 46 protéines voient leur taux grimper juste après l’exercice. Après trois nuits trop courtes, ce chiffre tombe à 18. Le corps répond moins bien à l’effort quand il manque de sommeil. La signature chimique du sport, celle qui protège habituellement le cœur et les vaisseaux, est atténuée.
Jonathan Cedernaes, qui a dirigé l’étude, le formule ainsi dans un communiqué : l’exercice physique peut compenser une partie des effets négatifs d’un mauvais sommeil, mais il ne remplace pas les fonctions propres du sommeil.
L’heure de la prise de sang change aussi tout
Autre enseignement peu connu du grand public : les taux de plusieurs de ces protéines varient fortement entre le matin et le soir. Et cette variation est plus marquée quand le sommeil est raccourci. Dans le groupe privé de sommeil, 33 % des protéines mesurées montrent une variation significative entre le matin et le soir. Dans le groupe bien reposé, seulement 18 %.
Concrètement, cela signifie qu’un bilan sanguin effectué le matin ne dira pas la même chose qu’un bilan effectué le soir. Les auteurs recommandent donc de tenir compte de l’heure du prélèvement, de l’exercice récent et du sommeil des jours précédents quand on interprète ce type d’analyse.
Ce que cela change pour la pratique
L’étude confirme une recommandation déjà émise par l’American Heart Association en 2022 : dormir suffisamment fait partie des piliers de la santé cardiovasculaire, au même titre que l’alimentation, l’activité physique ou le poids. Ce qui est nouveau, c’est la rapidité avec laquelle le sang change quand on coupe le sommeil.
Trois jours suffisent à laisser une trace chimique mesurable. Une trace qui, chez des jeunes hommes en pleine santé, ressemble déjà à celle des malades du cœur.
Limites à connaître
Les auteurs eux-mêmes insistent sur plusieurs points. L’étude ne porte que sur 16 hommes. Les résultats doivent être confirmés chez les femmes, chez les personnes âgées, chez les patients qui ont déjà une maladie cardiaque et chez ceux qui ont des horaires décalés (travail de nuit, par exemple). Par ailleurs, l’étude mesure des marqueurs biologiques : elle ne dit pas combien d’infarctus supplémentaires cela provoque réellement au bout de dix ou vingt ans.
Ce qu’elle dit, en revanche, c’est que le signal est là, tôt, fort, et rapide.
À retenir
La prochaine fois qu’une semaine de nuits écourtées se profile, mieux vaut savoir ce qui se joue dans l’organisme. En moins de 72 heures, la chimie du sang bascule. Le sport aide, mais ne répare pas tout. Et le remède, selon les scientifiques suédois, tient en une chose très simple : retrouver des nuits pleines, dès que possible.
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Sources éditoriales et fact-checking